Accueil > Actualité ciné > Critique > Après la nuit mardi 22 avril 2014

Critique Après la nuit

Le Prince déchu de Reboleira, par Raphaëlle Pireyre

Après la nuit

Até Ver a Luz

réalisé par Basil da Cunha

Âpreté du documentaire sur Reboleira

Après la nuit (ou avant la lumière, pour reprendre le titre original), Sombra, dealer de retour dans son quartier de Reboleira après un séjour en prison, se devra d’honorer les dettes auprès d’Olos, caïd local, sans quoi, ce dernier a promis de se venger. Les quelques heures qui séparent Sombra du lendemain représentent donc un ultimatum, une menace dont on pressent qu’elle doit être fatale à l’un ou à l’autre des gangsters. À cette unité de temps correspond une unité de lieu : le quartier capverdien de la banlieue de Lisbonne, Reboleira.

Suisse d’origine portugaise, Basil da Cunha a lui-même habité dans ce quartier pauvre, à la marge de la société et régi par ses lois propres. C’est la rencontre avec les voyous du quartier qui lui a donné envie d’offrir une voix à ces laissés pour compte que l’on ne voit jamais, s’inspirant du travail fait par Pedro Costa dans le quartier lisboète de Fontainhas. Filmer le langage imagé, l’amitié virile et brutale, le physique sur-gonflé par la musculation et parcouru de tatouages de ces hommes qui vivent en meute, voilà ce qui intéresse avant tout le cinéaste. Documentaire élégiaque sur les habitants d’un quartier, voilà la première couche qui constitue le film et s’appuie sur une fiction très dépouillée.

Anarchie du film de gangsters participatif

Cadrages flottants très près des visages, montage abrupt : la transgression sur laquelle repose le mode de vie des personnages transparaît dans la forme hirsute du film. Cette forme anarchisante est aussi le reflet de la méthode de tournage participative selon laquelle les non-acteurs improvisent à partir des intentions de jeu qu’ils reçoivent. Dimensions amateur et participative caractérisent l’équipe du film, réduite à deux techniciens professionnels, un ingénieur du son et un chef opérateur, et mobilisant l’énergie de tous les protagonistes du tournage. On peut voir dans cette volonté de « faire fiction » ensemble une sorte de continuité avec l’anthropologie partagée de Jean Rouch. « Son secret pour tenir ses acteurs le temps du tournage, c’est justement de ne pas les tenir. Sur Après la nuit, il est parti lui-même à la recherche de tous ceux qui avaient oublié de se lever ou qui ne répondaient pas au téléphone », écrivent dans Sofilm n°11 (Juin 2013) Colia Vranici et Julien Di Giacomo dans leur portrait du cinéaste. Ce dernier ajoute : « C’est le moteur de mes tournages, tout le monde picole, y a pas d’horaires, c’est le bordel, mais ça marche, parce qu’on part d’un scénario très simple, un fil rouge bien défini. Tout ça, ça donne de l’énergie, de la vie. »

Car ce qui intéresse avant tout le cinéaste, c’est de faire un cinéma qui s’adresse à tous, quitte à tromper un peu le public sur la marchandise, comme il le dit lui-même. C’est pourquoi il choisit de travailler une intrigue qui s’inscrit dans le film de gangsters, entre la beauté des petits voyous de Pasolini et la violence imprévisible des personnages de Scorsese. Le règne de loi du plus fort se caractérise en effet par la versatilité des rapports de force.

Poétique du conte de fées

Si la ligne de démarcation du Bien et du Mal est sans cesse évoquée par les personnages que rencontre Sombra sur son chemin, ces deux valeurs, pour toutes opposées qu’elles sont, semblent aussi bien pouvoir s’interchanger. Jusqu’au bout, on ne sait pas qui de Olos ou Sombra va gagner la confrontation, et les personnages pittoresques que croise Sombra dans son périple nocturne ressemblent autant à de bonnes fées qu’à de mauvais génies. Sa vieille tante est-elle une bonne fée ou une sorcière malfaisante ? La potion que lui administre le sorcier vaudou va-t-elle le rendre invincible ou l’empoisonner ?

Conseillers, oracles, ou mages, tous incarnent une dimension allégorique du récit qui se retrouve jusque dans le symbolisme des prénoms qui oppose trait pour trait Sombra à sa petite voisine Clarinha, symbole de pureté, princesse en devenir à laquelle il confie l’iguane avec lequel il vit et qu’il nomme le dragon.

Le clochard céleste auquel Sombra confie une lanterne avant de quitter définitivement le quartier voit dans l’objet une relique, parole d’ivrogne qui fait là encore basculer le récit dans le fantastique et le féérique tout en insistant encore sur le pouvoir de ce qui crée la lumière. L’attention portée à l’éclairage dans cette ambiance nocturne est d’ailleurs tout à fait remarquable. Ce compagnon d’infortune ne vient-il pas de dire à Sombra qu’il était normal qu’il se voit banni d’un quartier dans lequel il a accompli la pire des transgressions, voler l’électricité à ses habitants ? Défini par ceux qu’ils rencontrent bien plus que par ses propres actions, Sombra apparaît, et ce d’autant plus dans la scène finale sur la plage, comme un prince déchu.

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