Accueil > Actualité ciné > Critique > Arthur et la vengeance de Maltazard mardi 1er décembre 2009

Critique Arthur et la vengeance de Maltazard

Cinéma-cocon, par Benoît Smith

Arthur et la vengeance de Maltazard

réalisé par Luc Besson

Ça y est : Luc Besson est devenu officiellement un parjure. Après avoir déclaré, répété, promis, craché toute sa carrière durant qu’il ne réaliserait ni plus ni moins que dix films (pourquoi cette contrainte ? comme ça, parce que, pour la légende), le voici qui sort son onzième. Mais faut-il s’étonner que l’homme renâcle autant à lâcher son petit artisanat, lui qui a toujours défendu – en réalisateur comme en producteur – un cinéma-cocon qui rassure, berce, flatte, infantilise ?

Le fantôme de la fantasy

Premier héros récurrent de Besson (si on excepte « Victor le nettoyeur » de Nikita qui s’est vu recycler en Léon), Arthur revient donc pour de nouvelles aventures, et fera comme dans le premier épisode un va-et-vient entre le monde que nous connaissons (enfin, presque : un monde de fiction familiale américaine bêtasse des années 1960, mais éclairée comme une pub pour huile de cuisine) et celui des Minimoys (minuscules créatures d’une société au look végéto-insectoïde revisité façon Cinquième Élément). Qu’importe les péripéties du blondinet, le sort de ses proches ou la fameuse vengeance de Maltazard : le scénario et les enjeux dramatiques, pas plus évolués que ceux d’un épisode de mauvaise série animée, tiennent sur une feuille de papier à cigarettes, ou plutôt sur le grain de riz qu’Arthur reçoit au début du film en guise d’appel au secours – naïveté imposée en règle absolue comme si, selon le préjugé moisi et invalidé depuis longtemps, c’était l’essence même du film pour enfants. Comme les autres incursions de Besson dans des sous-genres cinématographiques habituellement associés à Hollywood, les Arthur sont, avant tout, à la fois le fruit d’envies personnelles un peu puériles de raconter des histoires qui plaisent à tout le monde, et des tentatives plus professionnelles de s’imposer dans un domaine peu familier au cinéma français en agitant le drapeau national. Ici, en l’occurrence, c’est l’évasion dans un univers de fantasy animé en 3D qui nous est proposée. Non pas que ce genre soit tout à fait nouveau en France déjà théâtre de quelques coups d’essai (le souvenir s’estompe déjà d’un des plus ambitieux : Kaena – La Prophétie de 2003), mais Besson compte bien ramasser avec sa saga et ses moyens (voir la ribambelle de stars de cinéma et de musique qu’il convoque pour les voix) ce que ses prédécesseurs ont manqué : le succès commercial. Quitte à ce qu’à force de vouloir fédérer son – plutôt jeune – public à tout prix, le semblant de fantasy qu’il déploie ne se résume qu’à une pauvre fumisterie.

Le monde des Minimoys a beau étaler son petit imaginaire, sa fantasy n’est que fantaisie simili-disneyenne au plus médiocre, où aucune échappée de l’esprit n’est possible. D’abord parce que sa direction artistique ressemble trop à un recyclage de précédentes créations bessonniennes (Le Cinquième Élément, on n’y échappe pas) pour convaincre d’une quelconque singularité. Ensuite parce qu’en émule peu inspiré de l’oncle Walt, le réalisateur n’a pu s’empêcher, pour bien conformer le public dans ses références, de parsemer cet univers de gros clins d’œil bien gras à la société contemporaine, ou plutôt à ses clichés, notamment ethniques au travers de personnages comme Max le sidekick à coupe et phrasé de caricature de rasta (on repère aussi un cuistot typé italien...). Enfin, parce que le monde « normal » (soit la maison de campagne familiale baignée à l’éclairage de pub) en vis-à-vis duquel il fait s’agiter ses mignons Minimoys s’avère, au moins par le passéisme enluminé qui l’imprègne, aussi fantasmé, truqué et au goût douteux que le petit monde de ces derniers. En vérité, le seul univers cinématographique qui prend chair dans cette saga « arthurienne », et auquel nul humain ou Minimoy n’échappe, n’a rien de dépaysant : on le connaît depuis un peu plus de vingt-cinq ans maintenant. C’est celui né de la vision du monde régressive, racoleuse, fuyant la confrontation avec le réel, dont laquelle se complaît Luc Besson depuis qu’il fait des films.

Jouets de contrefaçon

Plus de vingt-cinq ans, déjà, que l’homme exalte un divertissement se voulant formellement dynamique et rejeton du cinéma de genre hollywoodien, empruntant son maniérisme à la fois au cinéma d’action mal digéré et à la pub. Qu’il se plaît à raconter des histoires toutes simples, avec des gentils bien gentils, des méchants très méchants, parfois un semblant de spiritualité accessible à tous (pas prise de tête, surtout, car chez Besson, on n’aime pas les intellos). Que ses héros, tous des innocents (ou au moins des gens sympas, comme les tueurs à gages qui boivent du lait, soignent leur plante verte et ne tuent que les méchants, cf. Léon) brisés par le système dégueulasse, aspirent sous son regard compatissant voire complaisant à retourner à leur état originel comme de petits enfants au sein de leur mère. Le moindre recoin d’un film réalisé par Besson, muni de ses gros jouets contrefaits sur les modèles américains, manifeste un refus viscéral de grandir, de regarder le monde en face, de laisser tomber ses propres petites conceptions préfabriquées, simplistes et assez rances de la vie, de l’enfance, de l’amour, de l’autre. Jean-Pierre Jeunet ferait pour lui un fils spirituel parfait – même inavoué : plus doué en arts plastiques, un peu plus roublard et « branché » aussi, mais tout aussi renfermé sur son petit univers au sourire atrocement forcé, régi par des règles autojustifiées, déconnectées du réel et se refusant à toute discussion.

C’en est à tel point qu’il est difficile de dire, dans ce refus d’assumer une position de cinéaste adulte et responsable dans le monde, ce qui relève de l’opération publicitaire fédératrice ou de la vision personnelle de l’existence (laquelle rendrait l’individu vraiment à plaindre). En tout cas, l’attitude se retrouve avec une simplicité confondante dans la réplique que le cinéaste fit un jour à la si méchante critique française dont il comptait discréditer l’agressivité : un film, à l’en croire, serait « un objet gentil ». Comprenons : un objet qui n’agresse personne, qui caresse son public dans le sens du poil, qui le conforte dans ses certitudes, ses fantasmes et ses préjugés sur le monde. Avec une telle conception du cinéma, il n’est alors pas si paradoxal que le grand gamin devenu puissant producteur exploite les ficelles les plus démagogiques et parfois les plus méprisables du divertissement populaire. Qu’au rayon comédie d’action, il fasse recycler par Krawczyk, Pirès et compagnie, sous une forme tenant du tuning visuel, le pire de la veine comique de nos années 1970 entre Jean Girault et Max Pécas. Qu’au rayon drame, il préfère systématiquement ceux aux ressorts les plus convenus (même signés de cinéastes promus en auteurs populaires, tel Xavier Giannoli). Ou qu’il s’autorise, quand il est d’humeur audacieuse, des coups marketing miteux surfant sur des vagues commerciales, comme les mythiques Rivières pourpres 2 ou la série Z d’horreur Frontière(s). Le cinéma selon Besson doit divertir, exclusivement, facilement et par tous les moyens, partant du principe que le spectateur de cinéma est lui aussi, exclusivement, un grand enfant à satisfaire... Au bout du compte, sa récente incursion dans le film pour enfants a tout l’air d’une grossière hypocrisie : la naïveté (trop) facilement associée au genre lui est bien commode pour se vautrer une fois de plus dans la bêtise forcenée, régressive et bien moisie sur les bords.

Annonces