Accueil > Actualité ciné > Critique > Aux yeux de tous mardi 22 mars 2016

Critique Aux yeux de tous

© Universal Pictures International France

Une justicière dans la ville, par Ursula Michel

Aux yeux de tous

Secret in Their Eyes

réalisé par Billy Ray

Scénariste averti (Flight Plan, Jeux de pouvoir, Capitaine Phillips), Billy Ray s’essaie avec Aux yeux de tous à la relecture du polar argentin Dans ses yeux sorti en 2009. Enquête scindée en deux temporalités, mettant en scène Julia Roberts et Nicole Kidman, les deux gloires hollywoodiennes qui ne cessent de tenter un retour au premier plan, Aux yeux de tous apparaît comme un spectacle académique à la construction balisée. Mais derrière ce récit tragiquement téléphoné pointe le véritable souci : une morale des plus nauséabondes.

Raison d’État

Quelques mois après le 11-Septembre, le FBI est sur le qui-vive. Surveillance accrue des mosquées et multiplication des écoutes rythment ainsi la vie des agents Jess Cobb (Julia Roberts) et Ray Kasten (Chiwetel Ejiofor). Tandis qu’ils sont dépêchés sur une scène de crime jouxtant un lieu de culte musulman, le cadavre de la fille unique de Jess est retrouvé. L’enquête s’oriente rapidement vers Marzin, un jeune s’avérant être un indic de la plus haute importance. La fin justifiant les moyens, la hiérarchie policière préfère protéger sa source et peut-être éviter un attentat majeur à Los Angeles, éradiquant tout espoir de trainer le suspect devant les tribunaux. Quinze ans durant, Ray s’entête à retrouver la trace de Marzin, disparu des radars depuis longtemps. Croyant l’avoir enfin identifié, il demande à une ancienne collègue, Claire (Nicole Kidman), la réouverture du dossier et donne un espoir inattendu à Jess.

Justice à géométrie variable

Bien que la terreur suscitée par les attentats de 2001 hante encore et toujours le cinéma américain, Aux yeux de tous s’intéresse à un angle relativement inédit : le post traumatisme symbolisé par l’obsession policière de déjouer d’autres attaques. Enfermés dans leurs bureaux, visés à leurs écrans d’ordinateur, absorbés par les écoutes téléphoniques, les agents du FBI bénéficient ici d’un traitement singulier. Leur immobilisme apparent souligne parfaitement la dissymétrie naturelle entre forces de l’ordre, plongées dans l’analyse de données et terroristes en action sur le terrain. Le télescopage d’une simple affaire criminelle, aussi sordide soit-elle, et de la défense de la sécurité nationale propose une lecture cynique mais légitime de l’état d’urgence qui régnait alors aux Etats-Unis. Malgré l’accablement d’une des leurs, rien ne doit mettre en péril la guerre contre le terrorisme, quand bien même il faudrait protéger un présumé meurtrier. Ce parti-pris interroge intelligemment le rapport à la justice et à l’égalité, mais pour qu’Aux yeux de tous embrasse pleinement cette vaste problématique, encore aurait-il fallu qu’il soit porté par une mise en scène plus engagée.

Fable nauséeuse

En lieu et place on assiste à une réalisation a minima, qui balaie en une séquence les implications politiques et morales en jeu. Préférant s’enferrer dans le récit tragique d’une mère blessée et d’un ami submergé par sa culpabilité et sa lâcheté à affronter ses supérieurs, le film recadre son intrigue sur la poursuite présente de l’hypothétique Marzin, aucune preuve tangible n’étayant son éventuel changement d’identité et d’apparence. Si Aux yeux de tous se contentait de traquer son méchant, même sans preuve, on pourrait encore croire qu’on assiste à un indigent revenge movie. Mais la révélation finale embarque le film vers d’autres horizons. Ceux de la justice personnelle, de la vendetta cruelle et injustifiable. Malgré le chagrin et la perte, lourdement signifiés deux heures durant par les hoquètements intempestifs et les rivières de larmes versées par Julia Roberts en roue libre, rien ne peut valider un tel dénouement. Si la proposition de Billy Ray était une fable, la morale en serait « toute victime devient un bourreau ». Un adage inepte qui clôt un film paresseux et poussif.

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