Accueil > Actualité ciné > Critique > Avé mardi 24 avril 2012

Critique Avé

Lie to me, par Benoît Smith

Avé

réalisé par Konstantin Bojanov

Que le cinéma se plaise à chercher la vérité derrière le mensonge ou qu’il s’amuse à contrarier la vérité par la jouissance de l’affabulation, il instaure souvent entre les deux un rapport assez manichéen, où la place morale attribuée à l’un et à l’autre n’est guère remise en question. Voici cependant un film qui propose, habilement, de brouiller la démarcation et de questionner ce rapport hiérarchisé, dans le cadre d’un road-movie où pour une fois, la liberté s’affiche moins qu’elle ne se constitue en arrière-plan, par un implicite relâchement de règles.

Le jeune acteur Ovanes Torosyan, vu en petit frère paumé dans Eastern Plays de Kamen Kalev, est une présence physique qu’on n’oublie pas facilement, avec sa silhouette émaciée et un peu voûtée, ses grands yeux au bord du globuleux pouvant se montrant tout à tour intenses et perplexes face au monde. Justement, dans Avé de Konstantin Bojanov, il est beaucoup question de regard, celui des personnages sur le monde et sur eux-mêmes. Torosyan campe ici un étudiant de Sofia prénommé Kamen qui doit rallier la ville de Roussé en stop, pour une tâche qui sera révélée plus tard, mais qu’on devine pénible. Occasion, au passage, de dérouler le paysage d’une Bulgarie délivrée de toute imagerie compassionnelle de marasme est-européen, ce lieu commun auquel a pu sacrifier le scolaire film de Kalev. Cependant un imprévu vient s’incruster aux côtés de Kamen : elle s’appelle Avé, et en plus d’être jeune, brune et jolie, elle montre une fâcheuse tendance à l’affabulation en toutes circonstances. Ses inventions vont, on s’en doute, donner au périple des deux jeunes gens un supplément de goût d’errance, d’évasion et de suspense – tandis que, de façon moins évidente, ce manque de fiabilité apparaît peu à peu comme une alternative séduisante face à une réalité trop sûre d’elle.

Pertinence du travestissement

Le CV de Konstantin Bojanov indique qu’il est vidéaste – plus connu hors d’Europe que dans sa Bulgarie natale où il est revenu tourner pour le cinéma. Cependant, Avé, son premier long métrage de fiction, contredit le cliché selon lequel le cinéma de vidéaste (cf. Grandrieux, McQueen, Joreige / Hadjithomas...) se piquerait systématiquement d’expérimentation formelle. Nulle trace ici de dispositif ni de signes d’ambition narrative : Bojanov aborde son road-movie avec modestie, mais non sans finesse ni sans malice, traitant avec une légèreté bienvenue la métaphore qui se dessine. Kamen et Avé, lucidité contre travestissement : c’est une approche de l’existence qui force l’autre à une marche commune, les deux se tirant continuellement la bourre entre rejet et attirance. Le découpage installe patiemment chaque étape dans la durée, laissant transparaître avec autant d’acuité que d’humour la gêne de cette cohabitation aux effets imprévisibles, à commencer par le concours de « lancer de pouces » qui initie leur voyage en stop. En particulier, l’accent est mis sur les oscillations de la distance qui les sépare au gré de l’inconfort de leur situation, également sur les échanges de regards entre eux, traduisant assurance, gêne, séduction, perplexité, défi mutuel de maintenir les positions jusqu’au bout de la scène.

Au fil du temps qui s’installe ainsi, et de l’éclaircissement par le scénario des objectifs de l’un et de l’autre, c’est le regard sur ce couple mal assorti – et partant, sur une certaine conception du monde – qui se remet en question. Alors qu’on aurait initialement attribué à l’adorable menteuse le rôle de la fautrice de troubles propice à la réprobation – et à son compagnon celui de victime –, le film déjoue suffisamment les attentes morales pour que le jugement perde de son tranchant. Les yeux interrogateurs d’un Kamen lucide mais discret, face à une Avé comédienne et diserte, traduisent peu à peu autant sa gêne vis-à-vis d’une fiction grignotant sur le réel que vis-à-vis d’un réel qui, de toute évidence, lui pèse – tandis que chez Avé, se révèle la détresse camouflée sous l’aplomb des mensonges. La question de la pertinence du travestissement du réel s’empreint alors d’une ambiguïté bienvenue ; et le road-movie, travaillant à lâcher la bride morale sur ses personnages, donne aux velléités de liberté inhérentes au genre une dimension plus abstraite que le tout-venant, reposant moins sur l’espace physique, mais ouvrant la porte à la liberté de chacun de réinventer sa vérité.

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