Accueil > Actualité ciné > Critique > Bambi mardi 18 juin 2013

Critique Bambi

Cherchez la femme, par Nicolas Maille

Bambi

réalisé par Sébastien Lifshitz

Réalisé à l’origine pour La Nuit trans de Canal + et récompensé aux Teddy Awards 2013, Bambi est un peu le chaînon manquant des Invisibles, précédent documentaire césarisé de Sébastien Lifshitz. En effet, après avoir donné la parole aux vieux homosexuels, le réalisateur s’intéresse à la vie de Marie-Pierre Pruvot, alias Bambi, l’une des premières transsexuelles françaises médiatiques.

Sébastien Lifshitz a rencontré Bambi lors du Festival du Film gay et lesbien de Paris, alors qu’ils étaient tous les deux membres du jury et que le réalisateur était en plein préparatif des Invisibles. De là est venue l’envie de raconter l’histoire de cette femme qui défie les genres et dont la vie étonnante semble écrite pour le cinéma. Née de sexe masculin dans les années 1930, Bambi a passé son enfance et adolescence en Algérie. C’est là qu’elle découvre le spectacle du Carrousel, célèbre cabaret parisien de travestis. Pour ce jeune garçon qui s’est toujours senti femme, cet événement fait office de révélation. Dans un élan de survie, à une époque où les alternatives pour les transsexuelles se réduisaient à faire du spectacle, le tapin ou à se donner la mort, elle monte à Paris pour intégrer la troupe du Carrousel et y devient, pendant plusieurs années, l’une des artistes emblématiques. Mais plus étonnant – et contrairement à ses consœurs de l’époque comme Coccinelle ou Marie-France –, Bambi mit un terme à cette carrière d’artiste pour devenir une brillante professeur de lettres (elle obtint les Palmes académiques) et tenter de vivre, pour reprendre ses mots, comme « Madame tout le monde ».

Alors que Les Invisibles reposait sur un entrelacs de voix, Bambi se concentre ainsi sur une seule figure mais n’en perd pas pour autant son universalité. À la fois portrait intime, incursion dans les coulisses d’un cabaret, prémisses d’une grande histoire d’amour qui suit toujours son cours, le documentaire dessine aussi en filigrane l’histoire des transsexuelles en France depuis les années 1950. Une histoire méconnue et pour le moins douloureuse où les problématiques liées aux changement de sexe (la prise d’hormones à une époque où elle n’était pas encore médicalisée, l’opération, le changement d’état civil) côtoient le regard méprisant d’une société peu clémente (à cet égard les extraits d’époque de reportages télé sont édifiants).

Comme souvent chez Lifshitz (et ce depuis La Traversée), la quête du passé est souvent liée à un voyage sur les lieux du souvenir. Dès l’ouverture du film, le réalisateur met ainsi en scène Bambi en Algérie, terre de son enfance, au milieu d’espaces qui, comme son corps, ont aussi connu une mutation. La matière du documentaire se montre ensuite hybride, alternant entretiens en face-à-face, mises en situations, images personnelles de Bambi, photographies, extraits de films (elle a tourné pour Claude Lelouch) et même chansons. De ces éléments disparates, le réalisateur sait trouver le juste mélange par un subtil jeu d’aller-retour entre l’intime et l’histoire. Surtout, il distille avec parcimonie les images d’archive pour donner suffisamment d’éléments aux spectateurs pour que son imagination puisse s’exercer par la seule voix de la protagoniste.

Car en tant que femme de lettres, Bambi maîtrise parfaitement la parole. Habituée des plateaux télé, elle a déjà amorcé son travail d’introspection par le biais d’une auto-biographie parue il y a quelques années. Son discours, à la fois précis et synthétique, est donc parfaitement en phase avec la méthode de Lifshitz qui, sans renier la spontanéité propre au genre documentaire, aime guider et mettre en scène la parole pour toucher au plus près l’essence de ses témoins. Il en ressort ainsi une certaine distance émotionnelle qui préserve le film de tout pathos, malgré la force et la gravité de certains propos. À l’apitoiement, Bambi préfère bien souvent le bon mot ou la dérision. Logique, lorsque l’on réalise que cette femme doit beaucoup à sa force de caractère et à cette carapace invisible qu’elle s’est construite comme une barricade. Les rares moments où l’émotion n’est plus contrôlée surgissent telles des brèches et en deviennent encore plus bouleversants.

Déjouant les clichés et se défaisant de tout sensationnalisme, Bambi se révèle une belle leçon de courage, d’amour et de vie. Le seul défaut du documentaire est peut-être sa durée. Formaté pour la télévision, il se concentre principalement sur la première partie de la vie de son héroïne. On aurait aimé que le voyage se prolonge un peu car, sans aucun doute, Bambi avait encore de belles choses à nous raconter.

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