Accueil > Actualité ciné > Critique > Be with Me mardi 11 octobre 2005

Critique Be with Me

Love from Singapour, par Audrey Jeamart

Be with Me

réalisé par Eric Khoo

Présenté à la Quinzaine des Réalisateurs lors du dernier festival de Cannes, Be with Me est le nouveau film d’Eric Khoo, et fait partie de la collection « Cinéma Découverte » initiée par MK2, une sélection de films d’auteur soutenus pour leur originalité, et auxquels un coup de pouce est donné pour favoriser leur découverte en salles. Originalité, sensibilité, les trois histoires qui composent Be with Me sans (presque) jamais se croiser n’en manquent pas, et même si l’ensemble est parfois agencé avec maladresse, la douceur qui plane sur le film finit par l’emporter.

Be with Me se compose de trois histoires d’amour : celle de deux jeunes filles, l’obsession d’un jeune agent de sécurité pour une executive woman qu’il observe mais qu’il ne connaît pas, et enfin, la rencontre de deux personnes âgées. Ces histoires sont très cloisonnées, étant traitées alternativement et n’entretenant aucun lien entre elles, sauf lors d’une brève et ironique rencontre. Eric Khoo décline donc les thèmes de l’amour contrarié, de la difficulté à se rencontrer, et du destin à travers ces différentes trajectoires, illustrations et déclinaisons des tourments et des joies causées par ce sentiment universel qu’est l’amour.

L’histoire du film a été inspirée à Eric Khoo par une femme qu’il a rencontrée il y a quelques années lors d’un dîner : Theresa Chan, sourde et aveugle depuis son adolescence. Visiblement, et on le comprend, Khoo a été subjugué par l’histoire et par le courage de cette femme, qui malgré son handicap a réussi à s’intégrer dans la société, à faire des études, à s’adonner à ses passions, toujours heureuse d’être en vie et propageant ce message autour d’elle. Dans le film, Theresa Chan écrit son autobiographie, et nous la livre en voix off. Son histoire constitue donc un véritable documentaire intégré dans la fiction, et filmé de la même manière, dans les mêmes couleurs et le même style cinématographique, si bien que l’on ne réalise pas tout de suite qu’il s’agit d’une histoire véridique.

Cette intégration dans le récit de fiction d’une histoire réelle se révèle à double tranchant. En effet, ce passage documentaire, qui n’appartient ni au reportage traditionnel ni à la fiction produit une sensation spectatorielle étrange mais intéressante, sans parler de l’intérêt humain que revêt le portrait de cette femme dont le courage et la détermination sont exemplaires. Il est alors dommage qu’Eric Khoo se laisse emporter par son admiration, et consacre presque toute la deuxième partie du film à ce récit qu’il a pourtant tardé à mettre en scène. Les deux autres histoires se retrouvent alors reléguées au second plan, remises en question dans leur légitimité scénaristique et cinématographique. L’histoire de Theresa Chan prend le pas sur le reste, égarant le fil conducteur de l’histoire d’amour, et certainement quelques spectateurs en route, décontenancés par cette confrontation originale mais parfois maladroite de la fiction et du document.

Dans sa mise en scène, Khoo observe la même tendance, alternant subtiles idées de mise en scène et procédés à la mode qui ne portent pas la griffe de leur auteur. Du côté du plus inspiré, prenons l’exemple du début de l’histoire d’amour entre les deux lycéennes, qui se sont donné rendez-vous au cinéma. La caméra part de leurs pieds, puis remonte le long des corps, nous faisant d’abord croire à un couple hétéro, avant de dévoiler progressivement qu’il s’agit de deux filles. Cette caméra aérienne, mystérieuse, taquine, prouve le talent de Khoo à filmer ses personnages et à créer de petits moments de poésie fugitifs et bienfaisants. En revanche, il se montre moins inspiré lorsqu’il use du procédé sur-utilisé en ce moment, surtout dans le cinéma asiatique, des textos comme mode de communication. La métaphore de la difficulté à communiquer sans intermédiaire est trop lourdement exprimée. Plus subtil était le procédé des écrans de contrôle sur lesquels l’agent de sécurité observe en secret sa bien-aimée. Sans compter que cet épisode pourrait constituer un emprunt inavoué au Samaria de Kim Ki-duk, qui commençait et se déroulait de la même manière : une discussion par chat, deux jeunes filles, la musique pop et les couleurs acidulées de la complicité, un saut dans le vide.

Même si Eric Khoo a parfois du mal à trouver ses marques et à équilibrer son récit, le ton est souvent juste, poétique et doux. Le cinéma de Singapour a sûrement beaucoup d’autres talents à nous révéler. Réserver un accueil enthousiaste à ce représentant ne pourra que l’y encourager.

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