Accueil > Actualité ciné > Critique > Beginners mardi 14 juin 2011

Critique Beginners

C’est la vie, Charlie Brown, par Fabien Reyre

Beginners

réalisé par Mike Mills

Beginners : les débutants. Pour Mike Mills, l’important est de se souvenir que la beauté de nos vies réside dans nos premiers pas : faut-il que l’Homme soit inconscient pour se lancer dans le vide et prendre le risque de commencer, ou de recommencer, sa vie sociale, amoureuse, sexuelle, professionnelle... Réalisateur en 2005 d’un premier film remarqué, Mike Mills est artiste, graphiste, cinéaste : un touche-à-tout comme on en croise beaucoup au gré des sorties de films, de Miranda July à John Cameron Mitchell ou Jonathan Caouette, dont les œuvres plus ou moins inspirées agitent la presse le temps de leur sortie avant de sombrer, parfois, dans l’oubli. La réussite de Beginners tient dans son absence totale de vanité, en dépit de son caractère quasi autobiographique : peu importe que ce film-là passe à la postérité ou qu’il soit oublié dans six mois, Mike Mills n’a de toute manière pas la prétention de réinventer le geste cinématographique. Chronique sensible et populaire, Beginners a la délicatesse d’un haïku : à peine a t-on le temps d’être happé, parfois même bouleversé, par son absolue sincérité, que le film continue d’avancer, laissant derrière lui le souvenir d’un sentiment si fugace que l’on se demande même s’il a existé.

Dans le rôle du double du réalisateur, Ewan McGregor est Oliver, un jeune graphiste dont le quotidien est un peu tourneboulé quand son père lui apprend, suite au décès de sa mère, qu’il est homosexuel et qu’il compte bien, à 75 ans passés, vivre pleinement sa sexualité. L’ivresse de la liberté ne durera qu’un temps : atteint d’un cancer, il s’éteint quelques mois plus tard. Sans avoir toutes les réponses à ses questions, Oliver voit arriver la quarantaine et se retrouve fort démuni devant l’héritage familial, tant psychologique que matériel, avec lequel il doit désormais composer. Sa rencontre avec Anna, jeune actrice française dont il tombe amoureux, n’arrange pas vraiment les choses...

Entre d’autres mains, Beginners aurait les allures d’un mélo, voire d’une de ces comédies douces et amères qui font parfois le bonheur du box office sans qu’on ne comprenne jamais vraiment pourquoi. Si Mike Mills n’échappe pas à quelques petites coquetteries qui donnent parfois à son film l’allure malicieuse des cases de Peanuts (la célèbre BD de Schulz avec Charlie Brown et son chien Snoopy), il se tient la plupart du temps remarquablement en retrait des codes usés de la comédie indépendante américaine. C’est qu’à la différence des personnages si formatés d’un Little Miss Sunshine, les héros de Mike Mills touchent par leur simplicité, qu’une attention toute particulière portée aux détails les plus anodins rend encore plus bouleversants. C’est précisément en s’attardant sur des plans a priori insignifiants, dénués de tout enjeu scénaristique, que le réalisateur trouve le ton juste et donne à ses comédiens la possibilité de creuser leurs personnages jusqu’à l’os (Ewan McGregor et Christopher Plummer sont formidables ; Mélanie Laurent, quant à elle, semble comprendre pour la première fois ce que c’est qu’être une actrice).

On pense à un standard du jazz chanté par une voix faussement aimable, une de ces ritournelles de Billie Holiday qui peuvent passer pour un fond sonore plaisant pour ceux qui ne tendent pas l’oreille. La mélodie de Beginners, derrière son apparente simplicité, cache des digressions inattendues ; par un beau travail de montage, le film passe sans cesse du passé au présent et vice-versa, s’offrant des échappées belles au gré de ses envies, remontant le cours des souvenirs de son héros pour parfois se permettre un décrochage quand un personnage secondaire ou une anecdote savoureuse fait son apparition... Le film, alors, prend progressivement une ampleur insoupçonnée, et les petites notes acidulées du début révèlent une tournure plus grave. Beginners mêle dans un même mouvement le tragique et l’anodin, colorant les choses les plus superficielles d’un soupçon de mélancolie, délestant les drames de toute complaisance. C’est dans cet entre-deux que le film se niche : radiographe virtuose des petits atermoiements sentimentaux et des grands drames de la vie, Mike Mills se révèle un cinéaste généreux et attachant, qu’on espère retrouver rapidement.

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