Accueil > Actualité ciné > Critique > Beur sur la ville mardi 11 octobre 2011

Critique Beur sur la ville

Ma 6T est friquée, par Benoît Smith

Beur sur la ville

réalisé par Djamel Bensalah

Après avoir cligné de l’œil au western-spaghetti dans Il était une fois dans l’Oued, Djamel Bensalah fait du rentre-dedans au polar de Henri Verneuil Peur sur la ville, détournant son titre et introduisant lui aussi un tueur en série. La connexion entre les deux s’arrête évidemment là. Mais à défaut de remettre Verneuil au goût du jour, la vision de Beur sur la ville, comédie policière réalisée, paraît-il, dans les années 2010, rappelle irrésistiblement celle d’une autre, pourtant sortie tout droit des années 1980 : le mollasson Les Keufs réalisé par Josiane Balasko et agrémenté d’un couplet antiraciste de la même vigueur qu’un « touche pas à mon pote » qui pouvait faire mouche à son époque, mais se trouverait aujourd’hui bien déphasé de la réalité d’un racisme devenu plus sournois. Puisqu’on en parle, ça tombe bien : Balasko vient faire coucou chez Bensalah – choix d’acteur pas innocent, on y reviendra...

Dans le département fictif des Basses-Seines (code 99 !) concentrant l’intégrale des lieux communs sur les cités de la banlieue parisienne, un débat sur la nécessité d’une discrimination positive dans la police fait rage. Pour dissiper les soupçons de racisme, le préfet fait bidouiller les concours d’admission pour faire entrer des recrues issues de l’immigration, dont le particulièrement incompétent Khalid (campé par l’humoriste Booder) auquel, pour espérer le discréditer aussi vite qu’il est venu, on confie l’enquête en cours sur un tueur en série qui terrorise les femmes de Villeneuve-sous-Bois (sic). Le point de départ fait évidemment miroiter la dérision d’un racisme larvé dans les manœuvres de conciliation officielles. Seulement, cette intention est désamorcée plus loin par l’intervention d’un bon gros antagonisme à l’ancienne entre héros moralisateur et affreux intolérants n’ayant pas peur des mots : retour à une mise en situation des plus basiques, de l’époque des Keufs, n’ayant aucune chance de toucher à la réalité d’un racisme ayant appris à se lover dans les replis des bonnes intentions sociales. De toute manière, la question ne se présente guère que comme un arrière-plan au long sketch qu’est Beur sur la ville : Booder et son trio « black-asiat’-beur » font leur show sur la banlieue en mimant des gars de banlieue (avec tics et accents outrés : à se demander si Bensalah ne se nourrirait pas des des clichés qu’il prétendre moquer), dans un décor panorama du folklore de la jungle urbaine soigneusement mis à distance du réel dans un département imaginaire [1].

Un film de copains, avec beaucoup de copains célèbres

Un titre comme Beur sur la ville annonçait d’emblée l’ordinaire à double face du cinéma de Bensalah, qu’il réalise, écrive ou produise (Neuilly sa mère !) : un appel du pied au cinéma populaire, formulé en bouffonnerie typée « ethnique de banlieue ». L’exercice est à peu près toujours le même : titiller des sujets de débats tendance (le rapport à l’immigration, le sarkozysme dans Neuilly sa mère !), mais les neutraliser fissa en une enfilade de gags ultra-convenus ne fonctionnant que par grosses œillades à la culture télé de son public. Une autre pièce de sa machine fédératrice s’étale tout au long de Beur sur la ville au point d’en faire un objet de perplexité : son casting. Outre Balasko et Booder susmentionnés, Bensalah s’est fait plaisir en convoquant une légion d’apparitions ridiculisant l’affiche de stars de La Ligne rouge, allant de Gérard Jugnot (saint patron bien connu du cinéma français grand public) à... Pierre Ménès (oui, le chroniqueur de foot, et pas dans une caméo), en passant par Jean-Claude Van Damme, Frédéric Beigbeder, Sandrine Kiberlain, Popeck... Soit une invraisemblable entreprise de namedropping prétendant réunir cinéma d’auteur et de vidéo-club avec la culture littéraire et sportive de prime time. Et tout ce beau monde pour un film au contenu si famélique, mettant tant de soin à ne rien faire de ses plus belles notes d’intention et à ne procurer que le rire facile en flattant l’imaginaire collectif : voilà qui laisse songeur.

Cela fait surtout songer à un nouvel échelon de la carrière de Bensalah, singulière escalade sur le dos de la comédie française la plus médiocre. Propulsé sur le devant de la scène par copinage avec Jamel Debbouze (Le Ciel, les oiseaux et... ta mère !), il marque son entrée dans le haut du box-office français avec son atterrant premier gros budget Le Raid. Trois films (et Neuilly sa mère ! qu’il a écrit, produit et confié à son ancien assistant) plus tard, Beur sur la ville le confirme en une sorte de golden-boy du « feel-good-movie » à la française, à peine moins agressif que Dany Boon dans sa volonté de draguer tout le monde en faisant étalage de ses moyens, mais tout aussi suspect dans ses manœuvres pour préserver le confort moral du public.

Notes

[1À titre de comparaison, quand Walter Hill orchestrait dans Les Guerriers de la nuit (1979) un survival new-yorkais sur fond de gangs locaux d’actualité quoique un brin folklorisés par ses soins, il ne s’embarrassait pas de ce genre de précaution, s’appropriant la réelle géographie de New York pour y lâcher ses personnages. Entre l’Américain et le Français, on voit lequel des deux a le moins de complexes dans le rapport à son temps...

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