Bienvenue à Bataville
Bienvenue à Bataville
    • Bienvenue à Bataville
    • France
    •  - 
    • 2008
  • Réalisation : François Caillat
  • Image : Jacques Besse
  • Son : Stephan Bauer, Jean-Jacques Faure, Gilles Guigue, Myriam René
  • Montage : Sophie Brunet
  • Musique : Pascal Comelade
  • Producteur(s) : Philippe Avril
  • Interprétation : Jean-Marie Galey
  • Date de sortie : 19 novembre 2008
  • Durée : 1h30

Bienvenue à Bataville

réalisé par François Caillat

Idéologie et utopie sont au cœur du premier long-métrage documentaire de François Caillat. Le film revient sur le projet démiurgique d’un industriel d’origine tchèque, Tomas Bata, qui a fondé et organisé, dans les années 30, une ville autonome au milieu de la forêt lorraine et autour de son usine. Réflexion ludique mais dérangeante sur la « servitude volontaire », Bienvenue à Bataville porte un regard critique sur le capitalisme paternaliste, entre allusions métaphoriques et reconstitutions artificielles du mode de vie des ouvriers Bata.

Bata est durant les années 1930 l’une des premières entreprises de fabrication de chaussures au monde. Tomas Bata en est son dirigeant, fier et ambitieux. En 1932, l’entreprise s’installe en Moselle et propose un mode de développement calqué sur celui des corons miniers, il s’agit de placer l’usine au centre de toutes les attentions et de tous les mouvements de la population. Au milieu de la forêt surgit une véritable petite ville munie de commerces, d’un centre de loisirs, d’un gymnase et d’une piscine. Tout est réglé pour que chaque citadin-ouvrier puisse vivre du berceau au cercueil sans s’échapper de la frontière municipale.

Ce qui différencie Bataville des corons est la volonté de Tomas Bata d’offrir à ses employés ce qu’il pense être le meilleur pour la cohésion sociale et in fine, pour la production industrielle : un ouvrier heureux et bien-portant sera plus disposé à entretenir cadence et effort. Bienvenue à Bataville se propose de mettre en exergue ce projet singulier et utopique, qui n’est pas sans rappeler la Saline royale de Claude Nicolas Ledoux ou les phalanstères de Fourier, formes de cités idéales échafaudées durant les 18e et 19e siècles. François Caillat convoque de nombreux anciens ouvriers pour qu’ils témoignent de leur expérience, souvent avec grande nostalgie, et instrumentalise la ville – aujourd’hui en voie d’abandon – afin de mette en scène la vie d’hier en reconstituant quelques éléments clefs du fourmillement social de Bataville.

Cette reconstitution peut prêter à l’agacement et à la gêne. C’est d’ailleurs son but et elle le remplit avec efficacité, tant les préceptes panoptiques de Bata sont astucieusement adaptés à la mise en scène de Caillat. Là où Bataville était organisé, réglé, dimensionné selon les désirs du chef ; le film est guidé, lui aussi, par la voix-over du fantôme de Tomas Bata, revenant sur les lieux du paradis perdu. C’est lui qui nous fait visiter tous les recoins de la ville ressuscitée pour l’occasion. Les décors sont saturés d’un trop-plein conformiste et démesuré : gazon vert-fluo et rambardes de buissons coupés à ras. On a alors l’impression de se plonger dans une banlieue lénifiante de Weeds ou d’American Beauty, quelque part entre AB Productions et Jacques Tati : un long travelling latéral suit deux quinquas dynamiques déambulant sur le trottoir et longeant quelques jardins : « ah c’est beau la nature » revient en leitmotiv et en réponse à la vue d’arbres taillés en sucette.

Artificialité et déshumanisation sont alors plus que suggérées : une façon d’utiliser la mise en scène comme message clair, un peu abrupt mais surtout cohérent et justifié. La récurrence de l’humour décalé ne met cependant pas en sourdine le travail effectué sur la mémoire et la nostalgie d’un monde perdu et idéalisé. Les nombreux ouvriers et chefs de service défilant devant la caméra éprouvent tous de l’affection et de la tendresse pour le souvenir d’une vie meilleure et plus douce. S’il n’est pas question de contredire en bloc de telles affirmations apparemment sincères, le documentaire a la pertinence de les mettre en relief et les confronter à la description d’un monde du consensus, d’un système gommant différence et revendication. Il était finalement tout à fait possible de vivre heureux dans le toc et l’harmonie autarcique : la foi positiviste du vieux capitalisme pouvait trouver ses adeptes au milieu du 20e siècle. Mais à quel prix et à quel renoncement ? Le film répond à cette question sans pour autant étayer toutes ses affirmations. C’est dans ce refus de donner une réponse univoque au sujet traité que la liberté du spectateur peut revendiquer son autonomie face au discours. Choix est donné à chacun d’adhérer au dispositif, celui-ci étant exposé au grand jour, sans maquillage ou fausse bienveillance. L’analogie entre le dispositif du film et le système Bata s’arrête donc là et constitue la meilleure réponse possible à l’oppression silencieuse et à la mécanisation des existences.