Accueil > Actualité ciné > Critique > Blackthorn mardi 30 août 2011

Critique Blackthorn

Bolivian Rhapsody, par Alexis Gilliat

Blackthorn

réalisé par Mateo Gil

Ébouriffant projet autour de la dernière chevauchée (fictive) d’un mythe américain (Butch Cassidy) incarné par un autre mythe américain (Sam Shepard), la coproduction internationale de Mateo Gil déçoit, tant le réalisateur espagnol échoue à faire passer le souffle espéré, en dépit du magnétisme de son acteur.

Butch Cassidy est un mythe – il en a la persistance. Celui, solaire, de l’Ouest américain fin de siècle et de ses figures de pistoleros bigger than life au rang desquels Cassidy prend place en tant que gentleman. Sam Shepard est bien autre chose qu’un acteur ou une « gueule » – une icône, dont l’œuvre et le parcours (des Moissons du ciel à Silent Tongue, côté cinéma) font corps avec la mythologie nationale au point que ce cavalier émérite l’incarne peut-être mieux que quiconque (Wenders n’a pas oublié de s’en servir pour son Don’t Come Knocking [1]).

Naturellement, l’idée ne pouvait que séduire de faire interpréter au second une variation sur la (sur)vie du premier, rescapé de sa propre légende, vénérable buriné subsistant sur les plateaux boliviens selon une hypothèse aussi romanesque que biographique. Mieux, elle ouvrait sur l’épique, laissant poindre une saveur de continent perdu. Il y avait là comme une promesse pour le spectateur des années 2010, celle d’un Assassinat de Jesse James (avec déjà Shepard) rehaussé d’une touche Appaloosa, d’un ambitieux western d’auteur adjoignant l’âpreté et la distance au pouvoir de fascination, dans un cadre exotique et une époque "tardive" (fin des années 1920). Alors si un grand film commence par une grande idée, Blackthorn est au moins l’esquisse d’un grand film, quelle que soit la dimension de sa production. On ne peut que regretter ensuite qu’il ne soit pas plus, et que Mateo Gil (le scénariste préféré d’Amenábar), en définitive engagé dans une démarche inverse à celle d’Andrew Dominik, se situe dans un genre (revenu à la mode entre-temps) sans réellement s’y inscrire, se référant à Peckinpah plus qu’à John Ford tout en agissant un peu comme si Impitoyable, Open Range ou certains « néo-westerns » type The Proposition n’étaient pas passés par là depuis.

Dans une Bolivie qui sera plus tard le cadre d’un autre baroud mythique (celui du Che), voici donc Butch Cassidy devenu James Blackthorn, éleveur yankee au pays des Incas, esseulé dans un siècle qui s’est poursuivi sans lui, occupé depuis sa "première mort" vingt ans plus tôt à taire sa présence au monde, tout en écrivant à ce qui pourrait être un fils. Alors qu’il s’apprête à reprendre enfin le chemin du pays natal, il croise la route d’un fuyard espagnol incarné par Eduardo Noriega, lequel l’entraîne malgré lui dans une dernière chevauchée à travers des paysages andins d’une beauté saisissante ; le tout entre deux flashbacks période Sundance Kid/Etta Place et cavale sud-américaine post-Wild Bunch, pas toujours très nécessaires ni très habilement posés sur le fil narratif – Gil a d’ailleurs déclaré avoir modifié leur disposition jusqu’au tout dernier moment.

Parti sur place trois mois avant tout le monde pour entrer dans la peau de ce héros vieillissant, homme de principes égaré dans une modernité équivoque, Sam Shepard s’impose sans surprise comme le point de force du film, un peu comme Jeff Bridges était dernièrement celui (version burlesque) du plaisant western des Coen. Là s’arrête la comparaison, puisque derrière la caméra Mateo Gil se montre bien trop laborieux pour arracher son récit à une forme d’ânonnement, et pas plus heureux dans sa direction d’acteurs. Shepard n’en ayant guère besoin, on pense ici à l’autre « Amenábar chico » de l’aventure, un Noriega en souffrance, terriblement inconsistant. Souffrance aussi pour (le par ailleurs admirable) Stephen Rea, qui surjoue l’épave en détective Mackinley dont la psychologie grince de partout, pas à son avantage dans la peau de ce chien de chasse Pinkerton ramolli dont les voltes (pourtant pas improbables dans l’absolu) pâtissent d’une certaine invraisemblance. À sa décharge, l’Irlandais n’est pas aidé dans ce domaine par le choix du réalisateur de l’employer dans les flashbacks aussi bien que dans le présent de l’histoire narrée ; sans jouer le pisse-froid pinailleur, un Rea qui ne bouge pas quand, pendant ce temps, Cassidy passe de la fougue de Nikolaj Coster-Waldau à la maturité du grand Sam, ça coince un peu – disons que l’alcool conserve.

Cette dernière épopée est donc hantée plus qu’habitée par ceux que croise Blackthorn/Cassidy, fantômes aux comportements erratiques. Les rebondissements ou inflexions de l’histoire indiffèrent légèrement, jusqu’au twist (car il y en a un), qui sent son scénariste, se dit-on… Pour le coup, Gil a ici délégué l’écriture, mais il n’en reste pas moins que cet excellent auteur de cinéma confirme qu’il n’est pour l’instant pas un grand metteur en images. Le récit manque d’intensité, d’acmés, comme s’il était essentiellement constitué de ces temps faibles qui n’en sont d’habitude que les nécessaires intervalles. Rien d’infamant, aucune boursouflure ou faute de goût flagrante dans ses options de mise en scène, malgré quelques soulignements appuyés (Cassidy toisant une automobile, soit le choc d’une légende et du monde moderne : pas une mauvaise idée en soi, seulement une occasion ratée de plus). Mais on ressent si nettement ce qu’une réalisation moins appliquée, plus assurée et inspirée, aurait pu faire d’une telle histoire, d’où ne filtrent que les émotions que Sam Shepard parvient tout de même à communiquer.

Entendons-nous : le cinéaste espagnol est tout sauf un manchot. Blackthorn est parsemé de somptueux plans et panoramas de la vraie Bolivie, de la Cordillère des Andes, en CinémaScope comme il se doit – cinégénie des paysages rehaussée par une très belle photo et un judicieux découpage de l’espace. Seulement la légende – ou plutôt sa mise en musique – persiste à manquer d’ampleur. Est-ce parce que l’approche se veut particulièrement réaliste [2], voire sociale ? La Dernière Piste (avec son drôle de format 4:3) ne manquait pas de souffle et d’envoûtement. Puis, genres et contextes mis à part, dans son intéressante bien qu’annexe peinture ethno-sociologique [3], à laquelle s’ajoute pour justifier la comparaison la présence au casting d’un autre frère Aduviri (Luis de son prénom) en irréductible indigène, Blackthorn fait finalement moins fort que le récent Même la pluie.

Évoluant dans l’ombre double des films de George Roy Hill (dont il veut s’abstraire) et de Sam Peckinpah (Horde sauvage dont il aspire à se rapprocher), Mateo Gil ne parvient pas, en s’éloignant du charme et du dynamisme juvénile du premier, à rejoindre la majesté crépusculaire du second. Et quelque chose n’advient pas, qui demeure cependant en puissance, comme un témoignage. Ainsi la relative défaite du film ne cesse-t-elle pas, comme d’autres auparavant, d’être intrigante.

Notes

[1Avec cette habile récursivité qui consiste à faire jouer au cow-boy Shepard un acteur de westerns.

[2Sergio Leone a beau avoir tourné en Espagne, nulle réminiscence de baroque spaghetti ou de « western européen » chez l’Ibère.

[3Le côté Arthur Penn de la chose, dans le contexte conquistadors/Amérindiens.

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