Accueil > Actualité ciné > Critique > Blue Ruin mardi 8 juillet 2014

Critique Blue Ruin

Hobo with a rifle, par Benoît Smith

Blue Ruin

réalisé par Jeremy Saulnier

Jusqu’au retentissement festivalier de Blue Ruin en 2013 (notamment à Cannes, à la Quinzaine des Réalisateurs), on connaissait surtout Jeremy Saulnier comme le chef opérateur doué des films de Matt Porterfield (Putty Hill, I Used to Be Darker). C’est là son second long métrage, qu’il a financé par le crowdfunding. Il y livre une relecture bancale mais sincère et convaincante de situations de films de genre.

Blue Ruin est bancal en ce qu’il semble tenter deux films en un et qu’il y a un net déséquilibre entre les deux. Il nous offre d’abord le spectacle de la vie misérable d’un vagabond au fond du trou en Virginie, cherchant sa nourriture dans les poubelles, avec pour seul domicile une voiture bleue déglinguée. Quand on lui apprend que l’homme responsable de sa déchéance est sorti de prison et retourné dans sa famille, le hobo – Dwight pour les intimes – se rase, renoue un moment avec la vie en société qu’il avait laissée filer, puis roule à travers l’État pour mener une véritable vendetta. Le premier film dans Blue Ruin consisterait en cette mutation : révélation d’un visage sous une pilosité qui agissait comme un masque, découverte d’un passé hors champ ayant précédé le spectacle du présent, difficultés à se réadapter à la société après avoir vécu dans sa marge. Or ce versant-là, peut-être parce que ses prémisses tenaient avant tout sur des signes extérieurs ostensibles (la barbe, la voiture, les manières frustes), tourne court et s’estompe rapidement tandis que le second film dans Blue Ruin monte en intensité, comme si le premier n’en était qu’une introduction un peu sensationnaliste (à l’instar du matériel promotionnel qui table abondamment sur le faciès du vagabond).

Un meurtre est-il facile ?

Reste ce second film, le film de vengeance torturé. Saulnier entre dans le genre de manière consciente et interrogatrice – mais à mille lieues d’un regard « méta », que ce soit une déférence à l’histoire de celui-ci ou un postmodernisme tarantinoïde. Il part d’un postulat très simple et très salutaire, d’une évidence que le cinéma, notamment hollywoodien, oublie souvent : même en Amérique, au pays du Deuxième Amendement et dans un genre où la violence est un accessoire commun, il n’est pas si facile de tuer. Le cinéaste réhabilite en spectacle les détails réalistes, techniques et psychologiques, habituellement négligés et qui font que les actes de violence jugés évidents à l’écran ne le sont pas tant que cela : le devenir-tueur de Dwight, venir à bout de ses cibles l’une après l’autre, devient un labeur ; plus généralement, au fil des meurtres, ce sont les inégalités de tous les personnages dans l’usage d’une arme qui se font jour. Le tout est observé du point du plus faible, souvent dépassé par la violence dans laquelle il s’engage. En témoigne le moment le plus réussi du film, jouant de l’espace et du temps pour prendre son sens : tandis que Dwight est allongé par terre et tenu en joue par une de ses cibles, une détonation retentit, et une seconde entière s’écoule avant qu’une balle tirée à longue portée fasse sauter la tête de l’autre. Tétanisé, Dwight entend alors la voix lointaine de son ami hors champ qui vient de lui sauver la vie de manière radicale, une voix terriblement sereine qui doit élever la voix pour demander : « Il y en a encore d’autres ? »

L’approche n’est sans doute pas dénuée d’un léger sourire en coin, vu les quelques moments d’humour noir qu’elle dispense face à ses personnages de manieurs de flingues, tous niveaux d’expérience confondus. Elle n’en est pas moins appréciable, par ses efforts de rapprocher les codes sentencieux d’un genre d’une vision plus humaine, plus fragile, sans leçons à donner sur la violence (prétention fréquente) mais propre à questionner l’image que nous en entretenons dans la fiction. À un moment, l’ami de Dwight lui présente fièrement une pièce de sa collection d’armes : le modèle de fusil d’assaut utilisé dans L’Agence tous risques, cette série des années 1980 à fort usage d’explosions et de rafales sans cadavres, juste pour le show. Mais lui-même n’est pas dupe : lui et le spectateur ont bien grandi depuis.

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