Accueil > Actualité ciné > Critique > Bronson mardi 14 juillet 2009

Critique Bronson

L’antre de la folie, par Carole Milleliri

Bronson

réalisé par Nicolas Winding Refn

Nicolas Winding Refn se fait remarquer grâce aux films de la trilogie Pusher (1996, 2004, 2005), que le public français découvre d’un coup d’un seul en 2006. Dépoussiérant le cinéma danois et bousculant Lars Von Trier du haut de son piédestal, le jeune Nicolas Winding Refn jongle alors entre noirceur, austérité et humour, affichant la violence de la pègre danoise dans trois polars revigorants, à la narrativité inventive. C’est avec la même énergie qu’il prend à bras le corps le personnage de Bronson, dans ce film éponyme consacré à l’exploration de la personnalité du détenu le plus dangereux de Grande-Bretagne. La fascination du réalisateur pour cet étrange individu le conduit à en proposer un portrait sophistiqué, dont la stylisation visuelle finit par occulter l’intérêt potentiel du sujet.

Issu du monde ouvrier et peu éduqué, Michael Peterson avait un rêve : devenir une célébrité et voir sa tête à la une des journaux par quelque moyen que ce soit. En 1974, âgé de dix-neuf ans, il se fait arrêter pour avoir braqué un bureau de poste à l’aide d’un fusil scié, sans avoir fait de blessé. Son maigre butin (26,18 livres) lui vaut une condamnation de sept ans de prison. Or Michael Peterson – qui prendra le pseudonyme de Charles Bronson en référence au ténébreux acteur américain lors d’une de ses rares et courtes périodes de liberté – est toujours en prison à ce jour. Cumulant actuellement trente-quatre ans en maison d’arrêt, ce prisonnier à la violence hors norme, constituant une menace pour le personnel pénitencier comme pour ses co-détenus, a passé trente ans en isolement. En devenant l’incontrôlable Bronson, ce « professionnel » de la détention est parvenu à devenir une star des médias britanniques, relayant ses coups d’éclat. Ce film est le portrait d’un homme que la prison a rendu sauvage et que les peines successives ont condamné à la réclusion perpétuelle. Peu à peu, il devient clair que Michael Peterson ne peut s’émanciper du caractère cyclothymique et hyper-violent de Bronson. Le personnage qu’il s’est construit constitue sa prison personnelle, le tenant à l’abri des contingences et des violences d’une société dont il s’est finalement lui-même exclu. Derrière l’homme bourru et sanguin, l’enfermement donne aussi naissance à un artiste unique, dont les poèmes et les dessins revêtent une dimension cathartique évidente.

Le film se concentre sur un personnage évidemment intrigant et éminemment charismatique, comme en témoigne le commentaire en voix-off qui accompagne ce portrait, dont le contenu a été rédigé par le véritable Bronson. Cette démarche inclusive montre la fascination trouble de Nicolas Winding Refn pour « son » personnage et apparaît comme la marque d’une proximité gênante – même si le réalisateur danois s’est vu refuser un entretien avec le détenu par le ministère de l’Intérieur britannique. Nicolas Winding Refn, qui a remanié le scénario pour l’adapter à son regard étranger et extérieur, choisit de se concentrer sur le développement d’une personnalité marginale, parfois borderline, plutôt que proposer la biographie d’un homme ordinaire et simple vers une gloire étrange, dont le prix est celui de sa liberté − et sûrement celui de sa stabilité mentale. Sans porter de jugement sur son personnage, ni chercher à dénoncer le fonctionnement du système pénitencier britannique, le film est construit comme un kaléidoscope et passe en revue les multiples exactions prolongeant la peine de Bronson, selon un ordre imprécis. Tom Hardy, remarquable interprète de Bronson à la métamorphose physique impressionnante, est filmé sous toutes les coutures. La multiplicité de gros plans et l’emploi de courtes focales déformant légèrement visages et décors rendent palpable la sensation croissante d’étouffement due à une incarcération prolongée. Cohérents avec le parcours du détenu, ces choix visuels radicaux contribuent à l’isoler à l’intérieur de l’univers carcéral, mais ils participent aussi malheureusement à l’essoufflement du film par leur artificialité et leur excès. Les autres personnages demeurant très secondaires, on a l’impression de tourner rapidement en rond autour de ce Bronson, au comportement désinvolte. Le choix d’une sophistication visuelle et d’un montage syncopé correspond certes à la démesure certaine et à la folie progressive du protagoniste, mais fatigue rapidement par son caractère artificiel.

Michael « Bronson » Peterson est un comédien né, dont il est parfois difficile de savoir si la folie est réelle ou simulée. En témoigne dans le film la représentation de son séjour dans une unité psychiatrique. Stylisation visuelle et déformation sonore sont évidemment à leur paroxysme dans cette partie du film, où le spectateur s’enlise au côté d’un personnage déstructuré, qui ne songe qu’à retrouver une cellule ordinaire. Pas une fois, le film ne montre un quelconque désir d’évasion ou le développement d’une idéologie particulière chez Bronson. Ses mouvements de rébellion apparaissent comme des caprices, telle cette prise d’otage pendant laquelle sa seule revendication consiste à demander de pouvoir écouter de la musique. Si Michael Peterson n’a pas choisi sa première réclusion, en devenant Bronson « le prisonnier le plus dangereux de Grande-Bretagne », il provoque les prolongations successives de ses peines (initialement requises pour des délits mineurs) pour rester sur le devant de la scène médiatique. Cette mécanique est soulignée dans des passages théâtraux, où un Bronson vêtu d’un costume et maquillé avec extravagance, tel un personnage de Gotham City, se donne en spectacle devant une salle tétanisée par la folie autoritaire de ce surprenant show-man. Ce dispositif scénique permet plus ou moins de structurer le film en chapitres, en soulignant (s’il en était encore besoin) le caractère mégalomane et démesuré d’un individu plus intelligent qu’il ne veut bien le faire croire. Le sous-texte de ce film-portrait consisterait donc à dénoncer cette soif compulsive de gloire et de reconnaissance, qui alimente tant de programmes de télé-réalité basés sur l’enfermement et l’isolement des candidats. Mais il n’est pas sûr que le réalisateur souhaite provoquer une quelconque réflexion chez le spectateur. Les intertitres finaux proposent en effet de consulter le site marchand vendant les œuvres picturales de Bronson et invitent le spectateur à écrire au détenu et à partager la fascination Nicolas Winding Refn pour un homme devenu une étrange bête de foire…

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