Accueil > Actualité ciné > Critique > Brooklyn mardi 8 mars 2016

Critique Brooklyn

Home is home, par Josué Morel

Brooklyn

réalisé par John Crowley

« Brooklyn » : voilà un film dont le titre est bien choisi. Lorsqu’Eilis Lacey (Saoirse Ronan), jeune immigrante irlandaise, quitte Ellis Island pour franchir une porte baignant dans un halo presque divin, on pourrait croire que le film s’attelle alors à une chronique du rêve américain, avec son lot d’obstacles à franchir et de désillusions à éprouver. Sauf que, et c’est la surprise que réserve cette bluette pour Oscars, l’Amérique se révèle moins tant l’horizon du film qu’une simple toile de fond : si Eilis décide, sans raison apparente, de partir seule de l’autre côté de l’Atlantique, c’est pour trouver une maison, « a home ». D’où « Brooklyn », et pas « America » : le film se resserre autour des tablées familiales et de lieux autour desquels se construire (la maison/le travail/l’église) pour trouver un endroit où s’ancrer, peu importe où, et délaisse les grands espaces, autant en Europe qu’au Nouveau Monde.

Pour une intrigue multipliant dans son montage les traversées entre deux maisons possibles, le film se révèle ainsi étonnement statique, tout entier concentré sur la recherche de ce foyer à trouver. Car si la narration vise à déjouer les attentes (un prologue irlandais qui lance d’abord une partie américaine, puis un retour en Irlande qui trouve son dénouement aux États-Unis), sa charpente repose plus sur un redoublement des fondements de l’intrigue que sur de véritables variations d’échelle. Deux sœurs, deux mères, deux possibles amoureux, et surtout deux terres : voilà pour la structure. Pour le reste, le film s’en tient à un programme de petite histoire (le destin d’une jeune femme) rattachée nécessairement à une grande (l’immigration, le déracinement, inscrit jusque dans le nom de l’héroïne, Eilis/Ellis). Le film boucle ainsi fréquemment ses séquences par un décadrage, comme pour englober la scène dans quelque chose qui la dépasse, en dévoilant le champ vierge où un couple envisage de bâtir une maison ou en cadrant le corps d’une future morte au milieu d’une rivière qui coule. Le souci tient précisément à ce que ces partis pris se révèlent systématiques.

Entre deux rives

Brooklyn ressemble à un bon précis d’académisme, tant il tient d’une mécanique – tout fonctionne par pôles, chaque scène importante a son revers (cf. la « seconde » arrivée aux États-Unis) – tablant sur quelques effets se comptant sur les doigts d’une main (les décadrages susmentionnés, les ralentis cosmétiques). Surtout, le film n’arrive jamais à dévier de son programme, soit une jeune fille ballottée entre deux rives (« je me tenais à mi-chemin de l’océan Atlantique » dit-elle dans une lettre pour évoquer son mal du pays), et ne s’accroche donc à rien d’autre ou presque. Ce qui l’amène à tomber dans la tautologie – cf. la morale que finit par trouver l’héroïne à son histoire, « home is home » –, tant l’illustration d’une idée toute simple (on est chez soi là où on se sent chez soi, sans regard pour son lieu d’origine) mobilise un laborieux appareil condamné au ressassement. Près de deux heures creuses, donc, où surnage à peine Saoirse Ronan, rousse à laquelle ses yeux bleus de poupée confèrent une vague étrangeté d’automate, toutefois mal exploitée par un récit balisé et verrouillé.

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