Accueil > Actualité ciné > Critique > Brûle la mer mardi 8 novembre 2016

Critique Brûle la mer

© Les Films de l’Atalante

Ligne d’horizon, par Clément Graminiès

Brûle la mer

Une plage anonyme d’un rivage méditerranéen, la nuit qui tombe progressivement, une activité humaine qui, au fil des minutes, finit par devenir inexistante : c’est sur ce panorama étrangement calme et serein que s’ouvre Brûle la mer. Pourtant, sur ces seules images qui semblent en elles-mêmes n’avoir rien de particulier à nous raconter, vient se greffer en voix off le témoignage d’un jeune Tunisien : il explique comment, après la chute de la dictature emmenée par Ben Ali, il a décidé de fuir son pays natal en traversant la Méditerranée sur une embarcation de fortune pour venir tenter sa chance en Europe. De cette correspondance qui rappelle combien les paysages, dans leur indifférence paisible, ne gardent pas en mémoire les stigmates des drames humains qui s’y jouent, les réalisateurs tirent le dispositif minimaliste de leur film : la parole seule est ici un relai pour amener jusqu’à nos oreilles l’expérience d’individus qui ont risqué leur vie dans l’espoir d’un ailleurs, avant que ne s’impose à eux la désillusion. Dans un premier temps, nul besoin de forcer l’empathie du spectateur en associant ces mots à des visages marqués par une expérience dont on peut difficilement se représenter la dureté : la cohabitation de ces témoignages avec des images sans rapport, échos arbitraires d’un monde qui poursuit froidement sa marche, place le mot au centre de la démarche. Il ne faut pas attendre longtemps pour comprendre qu’il ne se passera rien à l’image au cours des deux premiers plans, que le langueur monotone de la houle marine ou bien le ballet de voitures anonymes à un carrefour n’ont que pour seul objectif de neutraliser tout ce qui pourrait faire diversion. C’est ce respect absolu de la parole qui donne à ce projet tout cette intégrité dont il a besoin. Ensuite est abordé l’autre versant de cette aventure vers l’Europe : la lourde déception qu’a procurée pour ces migrants de fortune un continent autrefois idéalisé mais qui, en fin de compte, ne leur a jamais permis de trouver une place, au point d’amener certains d’entre eux à souhaiter un retour au pays, même sans perspectives professionnelles.

Fissures apparentes

On pourrait craindre qu’un tel choix dans la narration puisse donner du grain à moudre aux discours populistes fustigeant la menace migratoire : quoi de mieux, pour prouver qu’on devrait décourager les migrants, que de laisser s’exprimer ceux qui ont vu et se sont cassés les dents sur le rêve européen, au point de haïr ce versant nord de la Méditerranée ? À partir de ce point de bascule, le film évolue sensiblement dans son dispositif : aux cadres dépeuplés se substituent les visages de ceux qui expriment leurs désillusions et leurs projets d’avenir renouvelés. Mais afin de ne pas trahir le parti-pris de départ qui ne visait pas à personnifier les interventions, les réalisateurs ont la bonne idée de rester accrochés à la littéralité des témoignages proposés. Face caméra, les intervenants récitent ou lisent ce qu’ils ont probablement pris la peine de coucher sur papier bien en amont du tournage, leur offrant ainsi la place et la stature d’un orateur qui viendrait nous faire cadeau de ce vécu sans jamais encourager chez le spectateur un quelconque goût pour le sensationnalisme. Par ailleurs, le film a l’intelligence de ne pas rendre ces hommes prisonniers d’un dispositif censé leur permettre de s’exprimer et qui ne laisserait pas la moindre place au compromis : si ce parti-pris de récitation face caméra prend d’un côté le risque de figer les témoignages, les réalisateurs ont choisi de garder dans leur montage final quelques courts moments pendant lesquels la phrase accroche, l’intervenant se trompe, dit un mot à la place de l’autre. Ces petits accros rompent volontairement l’élan artificiel voulu comme tel : le discours derrière lequel ces hommes se cachent s’efface alors pour mieux révéler leur touchante humanité.

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