Accueil > Actualité ciné > Critique > Bunny Lake a disparu mardi 5 août 2014

Critique Bunny Lake a disparu

Devil is in the detail, par Ariane Beauvillard

Bunny Lake a disparu

Bunny Lake Is Missing

réalisé par Otto Preminger

De Laura en 1944 à Bunny Lake a disparu en 1965 en passant par Autopsie d’un meurtre (1959) ou Bonjour tristesse (1958) pour ne citer que ses films les plus célèbres, Otto Preminger a parsemé sa filmographie de destins féminins à contre-courant des rôles de séductrices diaboliques et de victimes sacrificielles dont Hollywood a longtemps été friand. Comme chez Hitchcock ou Mankiewicz, ces figures ne sont pas seulement des individualités agissant dans le contexte précis d’un thriller, d’un drame social ou d’un procès : elles sont les mères filles, les épouses délaissées, les adolescentes en quête d’une liberté et d’une reconnaissance que l’univers masculin leur refuse.

Bring back my Bunny to me, to me

Bunny Lake a disparu, peut-être davantage que les autres œuvres de Preminger, est d’abord l’histoire d’une révolte : celle d’Annie Lake, petit oiseau tombé du nid tout juste débarqué des États-Unis à Londres avec son frère Steven et dont la petite fille, Bunny, a disparu. Le cinéma de Preminger ne se donne pas le pouvoir de faire évoluer ex nihilo la donne sociale, mais il permet la naissance des caractères les plus solides et profonds comme celui d’Annie, comme celle des plus maléfiques comme celui du kidnappeur -dont nous tairons le nom par charité chrétienne. Le portrait social tient plus ici du pointillisme que de la dentelle : par petites touches, la construction du personnage d’Annie rappelle les cadres stricts que l’on impose aux femmes. Lors du déménagement et de la présentation du « couple », il ne vient à l’idée de personne (y compris celle du spectateur) que Steven puisse être le frère d’Annie. Ayant enfanté, elle doit répéter sans cesse sa condition de mère célibataire : l’intelligence du regard de Preminger est de ne pas affubler les congénères d’Annie du jugement inquisiteur d’autrui, mais de placer la femme dans une logique de justification.

Annie, partout, est une étrangère : méprisée par les mères anglaises qui reconnaissent son accent yankee, mise en doute par la police locale qui remet rapidement en question l’existence même de sa fille (toutes les affaires de Bunny ont disparu et personne ne l’a vue), cette femme perdue semble harcelée par un décor sans cesse détourné. La sortie d’école qui voit s’engouffrer les enfants ressemble à un torrent de monstres hurlants et grouillants ; tout espace, public ou privé, est inconnu, perturbant, sans accroche humaine. Il suffit, chez Preminger, qu’une porte s’ouvre pour laisser apparaître un autre monde en profondeur et multiplier les strates de l’angoisse et de l’incompréhension. Du propriétaire déjanté de son nouvel appartement à la froideur morbide d’un magasin de poupées, la profusion des éléments d’effroi contraste avec la simplicité de la douleur et du combat d’Annie.

Au-delà de la psychose des hommes

L’étincelle de lumière et de vérité ne jaillit pas seulement de l’image : elle naît de la capacité d’Annie à sortir d’elle-même, à outrepasser son statut de spectatrice. Elle n’est ni la pureté souillée ni la faible victime. Et Preminger, tout virtuose du clair-obscur et de la gradation qu’il reste, a l’intelligence de dépasser parfois, le temps d’un plan, des subterfuges purement visuels pour entrer dans la monstration pure : celle de la folie au travers du visage d’ange d’un kidnappeur schizophrène qui a tout du Norman Bates exilé (figure lisse et regard vitreux) ; celle de l’acharnement d’Annie, notamment lors de la scène finale, impressionnante relecture de la scène de poursuite en huis clos mêlant la panique et la terreur les plus absolues à l’instinct de survie le plus humain. Alors qu’Annie a trouvé le bourreau de sa fille et sa planque, elle entre à cœur perdu dans son jeu démentiel, masquant sa peur derrière l’acceptation que l’on a toujours attendu d’elle. Le coupable est retombé dans une enfance qui n’a plus rien d’innocent ou de jovial. La folie de l’homme, poussée ici à son extrême, explose dans la réappropriation de la femme qui l’entoure, dans ce cas précis la petite fille qui doit rester la compagne fidèle de l’enfance.

Bunny Lake a disparu est, certes, un film de détails : le sentiment d’étrangeté et d’indifférence passe essentiellement par la réification d’Annie (seule au milieu des enfants, floutée au milieu des hommes, en cage au milieu des animaux) et sa libération progressive. L’attention accordée à chaque espace filmé, au hors champ et aux éléments extérieurs à la narration (la musique pop qui endort les foules, les révoltes étudiantes lointaines qui tentent de les réveiller) ne cherche pourtant pas à masquer la quête personnelle d’Annie. C’est au moment où elle acceptera de se fondre dans ce décor construit contre elle qu’elle réussira à s’en extirper. C’est au moment où Annie cessera de chercher l’indulgence et le secours de tous qu’elle pourra renaître. Mais, comme dans Autopsie d’un meurtre, si la parole féminine est finalement reconnue, sa conquête reste partielle. Le dernier plan, évanescent, de la mère et sa fille retrouvée, seules, partant vers un nouvel inconnu, est un plan de libération, de renaissance, mais aussi l’abandon volontaire de toutes les virtuosités formelles d’un thriller de haute tenue pour mettre une dernière fois en avant une vérité parmi d’autres : celle la profonde solitude des deux femmes en devenir.

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