Accueil > Actualité ciné > Critique > Bye Bye Blackbird mardi 10 octobre 2006

Critique Bye Bye Blackbird

La monstrueuse parade, par Alexandre Labarussiat

Bye Bye Blackbird

réalisé par Robinson Savary

Bye Bye Blackbird est l’un de ces projets ambitieux, courageux, pour lequel son réalisateur doit se battre, résister aux déceptions, aux contretemps et aux échecs ; avec comme seule certitude celle de tenir un projet unique. Si le projet était bien unique, ce premier long métrage de Robinson Savary s’avère être une grande déception imputable à une mise en scène qui se perd dans ses intrigues secondaires et qui manque, dans son ensemble, d’audace et d’inspiration.

Dans un cirque sur le déclin pendant les années 1910, un jeune ouvrier aux talents de trapéziste partage un numéro de voltige avec sa partenaire dont il tombe amoureux. Lorsque cette dernière disparaît, le jeune homme sombre dans une folie noire et destructrice, qui le transforme peu à peu en oiseau.

Inspiré de la nouvelle Première souffrance de Franz Kafka, ce projet cher à Robinson Savary a pris des années à être monté. Après avoir trouvé un producteur qui accepte de le soutenir (Jani Thiltges), le réalisateur s’est entouré d’une équipe internationale au potentiel artistique immense. Il réunit des acteurs venant du cinéma (Jodhi May, Izabella Miko), du théâtre (Michael Lonsdale, Derek Jacobi) et du monde du cirque (James Thierrée, pilier du film), et recrute avec soin une équipe technique capable de recréer, en studio, l’atmosphère et la lumière qu’il recherche, inspirées de photographies (notamment de Robert Frank et August Sander) et documents visuels d’époque.

Robinson Savary connaît bien le milieu du cirque pour y avoir grandi, et ce désir apparent de dépeindre un univers familier (hiérarchie, lutte de pouvoirs...) a du mal à trouver sa place en parallèle du développement de l’intrigue. Pour éviter de dresser un catalogue de « phénomènes », il se concentre sur quelques personnages ciblés qui amènent avec eux de nouvelles histoires (paternité difficile, amours impossibles, classes sociales lourdes à assumer...) et de nouveaux enjeux qui détournent la narration de son propos central.

Ces intrigues secondaires prennent le pas sur l’histoire d’amour destructrice et finissent par l’étouffer au lieu de lui fournir une matière nouvelle qui lui donnerait une intensité ou une portée plus grande. Le trapéziste, par exemple, s’efface de l’intrigue à mesure qu’il sombre dans la folie alors que son personnage gagne au contraire de force et d’intérêt. À l’opposé du Freaks de Tod Browning qui s’attachait aux individus d’une communauté définie – mais c’était là un des enjeux du film –, Robinson Savary dépeint une somme d’individus solitaires. Le cirque perd son rôle de théâtre social aux règles spécifiques, de toile de fond politique ou juste onirique (le cirque foisonne de motifs plastiques fortement symboliques) et est ramené à une somme de roulottes habitée de forains invisibles (ils apparaîtrons plus vers la fin du film mais restent globalement absents).

La mise en scène de Robinson Savary ne prend jamais réellement d’ampleur et se contente de suivre ses personnages sans chercher à les positionner dans le cadre ou dans l’espace. La photographie délavée de Christophe Beaucarne (proche du noir et blanc à défaut de pousser l’audace à se passer de couleurs) réussit, avec le travail du décorateur, à créer une atmosphère désenchantée et décadente fidèle aux œuvres de Kafka, mais que la mise en image de Savary n’exploite pas. Le peu d’audace formelle du metteur en scène nuit particulièrement aux numéros de trapèze, souvent ennuyeux (exception faite d’un numéro de voltige superbement mis en image). Robinson Savary embarque sa caméra avec le comédien, en plans fixes et frontaux, annulant toute perception d’espace (le décor semble bouger autour de l’acteur) ou de vitesse. Les chorégraphies et performances de James Thierrée apparaissent dès lors bien étrangères aux prouesses de voltige censées transcender ceux qui la pratiquent et bouleverser ceux qui l’observent.

L’opposition entre le Monde d’en bas, sale et décadent, et la grâce qui traverse les amants en apesanteur ne pouvait être rendue qu’en sublimant les séquences de voltige (et à ce titre la « platitude » de la mise en image précédent aurait pris tous son sens). À choisir de les simplifier au maximum, Robinson Savary aura pris le risque de les rendre banales et d’affaiblir d’autant la crédibilité de la déchéance que vivra par la suite l’amant solitaire.

Bye Bye Blackbird était un projet difficile et audacieux qui nécessitait de la maturité cinématographique ou une grande inspiration formelle. Si les intuitions de son metteur en scène étaient souvent justes (ne pas sortir du cirque, minimiser – pour le personnage de James Thierrée – les dialogues, se couper du réalisme des couleurs...), il n’est jamais allé jusqu’au bout de ses démarches. Robinson Savary n’a pas pu ou osé emmener son film vers la plus grande abstraction qu’il semblait appeler et laisser se dégager de cet univers fantasmé toute la force de sa poésie et de son onirisme.

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