Accueil > Actualité ciné > Critique > Capitaine Phillips mardi 19 novembre 2013

Critique Capitaine Phillips

Citizen Hanks, par Louis Blanchot

Capitaine Phillips

Captain Phillips

réalisé par Paul Greengrass

Tête de gondole de l’actioner sérieux, Paul Greengrass continue avec Capitaine Phillips de creuser son sillon fétiche : l’événementiel géopolitique et humain, « based on true stories », ces phénomènes ponctuels mais édifiants qui, ramassés dans le temps et éparpillés dans l’espace, arrachent avec eux un morceau de la grande histoire. Ici, l’événement est mineur (une prise d’otage en mer) mais son symbolisme brasse large (« une histoire criminelle née sur l’océan de l’économie mondiale », dixit le réalisateur). Tom Hanks est M. Phillips, un bienveillant capitaine de la marine marchande. Au début du film, il partage avec sa femme ses inquiétudes sur la marche du monde – un monde trop grand, trop fébrile, au futur alarmant. Mais M. Phillips, comme M. Greengrass, est un pragmatique – il sait qu’on va devoir faire avec. D’ailleurs, il dit cela très simplement, au volant de son auto, sur le chemin de l’aéroport qui l’amènera sur son lieu de travail – en fait l’autre bout du monde. À propos de l’autre bout du monde, Greengrass nous y amène sans transition. Là-bas c’est un autre quotidien qui se déroule, d’autres inquiétudes qui s’activent : ceux d’une tribu somalienne côtière, survivant bon an mal an à la désolation par l’activité de piraterie. Pour eux aussi, les temps sont durs.

Il suffit de ces quelques minutes introductives, et du parallèle qu’il inscrit entre ses deux forces vives, pour qu’un premier malaise naisse. On se demande rapidement s’il est vraiment utile que Greengrass s’arrête de cette façon (c’est-à-dire avec sa panique du réel habituel) sur ce village somalien, sur ses habitants, sur les motivations et les préparatifs de l’attaque à venir. On en vient même à se demander si, au contraire, le réalisateur n’aurait pas du avoir la pudeur – non, l’intelligence – de précisément ne pas figurer ces séquences-là. Séquences un peu malhonnêtes et un peu captieuses, qui invitent le spectateur à se convaincre que la mise en scène sera strictement équitable avec les deux partis – qu’il s’agira des faits, rien que des faits. Comme si l’honnêteté ou l’impartialité étaient affaire d’égalité de ton, de temps de présence mathématiquement réparti, à la façon de ces médias caricaturaux régissant la parole politique au chronomètre.

Promesse d’équité

Ne serait-ce pas plus juste de s’en tenir à ce que le cinéma américain, pour des raisons diverses mais parfois fort clairvoyantes, s’est naturellement employé à faire dans son passé avec ses Indiens ? C’est-à-dire bien souvent ne donner à cette puissance indigène aucune assise, cantonner cette extranéité en hors-champ, ou plus précisément, au fond de l’image, à la façon d’un surgissement. Surprenant un convoi de pionniers en route vers le grand Ouest, la tribu indienne alignée en crête de colline fut couramment l’élément perturbateur qui imposait à l’image d’enfin épouser et assumer son angle subjectif, pour exiger du récit qu’il fixe clairement son point de vue, avouant qu’il était du côté de l’histoire – l’histoire américaine – et non du réel – le réel de la terre du Nouveau Monde. Greengrass travaille à Hollywood mais se croit encore journaliste indépendant : on se laisse donc facilement dire avec lui que ses films seront honnêtes avec tout le monde. Cette promesse d’équité est une imposture. Et cette imposture n’est pas neuve, elle demeure celle d’une rhétorique de reportage souvent plus démagogique que vériste. Mais aussi d’une tentation globalisante qui, sous couvert d’universalisme, uniformise et nivelle à hauteur de ses engagements. Cette approche n’est pas du côté de la morale, du sentiment ou de la justice, elle est du côté de la procédure et de l’information. Son regard n’opère aucun choix : il embrasse tout, juxtapose tout.

Ce regard morcelé et totalisant souligne la vraie jouissance de ce cinéma. Jouissance connue, et au fond strictement formaliste : c’est un art de la guerre contextualisé et exhaustif, soucieux de gestes et de protocoles. Un art tiraillé entre différents pôles formels et thématiques : le professionnalisme 2.0. (l’espionnage technocratique à la Bourne), l’amateurisme révolté (hier, les terroristes afghans ; aujourd’hui, les pirates somaliens) et l’héroïsme citoyen (les passagers du Vol 93, le peuple de Bloody Sunday). C’est tantôt d’une stupéfiante célérité (La Vengeance dans la peau, thriller ubiquiste et surexcité), tantôt d’une inénarrable bêtise tautologique (Vol 93, comme si vous y étiez – rien de plus, rien de moins). Dans Capitaine Phillips, on sent bien que le réalisateur tend à opérer la fusion naturelle de ses courants, orchestrant une rencontre d’amateurs (une bande de braves marins face à un commando désorganisé) progressivement mise sous la férule de la mire high-tech américaine.

À cet égard il ne faut pas se mentir : dans son genre, le film est très réussi – efficace, crédible, tenu, haletant. Dans son hystérie factuelle, il élève même des micro-séquences plutôt redoutables. Il y a par exemple quelque chose d’assez puissant dans cette image d’un cargo gigantesque pris d’assaut par une misérable barque à moteur. Parce qu’on dirait un ver de terre qui assaillirait un dragon et parce que, plus qu’une représentation du déséquilibre des forces en présence, cette image donne à ressentir la démesure, en même temps que la dérision, du défi insensé de ces pirates. Ou plus spécifiquement : de ce que cela implique pour ces gens-là, ces pêcheurs, ces villageois, ces pauvres, ces brigands, ces Africains, de défier – non pas l’Amérique – mais ce système, cette économie, cette industrie, ce monde, cette démesure-là.

Leçon d’efficacité

Malheureusement, le réel reprenant ses droits, le ver ne restera pas très longtemps dans le fruit : la true story doit se conclure telle qu’elle fut. Le programme de la fiction se retourne alors : le prédateur devient proie, l’assiégeant assiégé. Isolé dans une capsule de secours, le radeau de la Méduse se retrouve ceinturé par le Léviathan techno-militaire américain. Et Greengrass de reprendre ses bonnes habitudes, c’est-à-dire une scénographie de salle de contrôle où le temps est réel et l’espace éclaté, où la parole se propage en bouffés de manœuvres et de procès méthodiques. Les meilleures scènes chez le Britannique ont toujours été précisément celles où le mot commande le geste, où le verbe fait l’action.

Dans Bourne ou Green Zone, Greengrass délirait sur toute la surface du globe une paranoïa strictement américano-centrée, la lutte d’un pays en guerre contre lui-même (du Bigelow en somme, mais de gauche, « humaniste », très Wikileaks). Dans Capitaine Phillips, il s’agit avant tout de donner une leçon d’efficacité aux amateurs (de même que les passagers du Vol 93 donnaient une leçon de rectitude citoyenne aux terroristes). Le film ose souligner que ce qui causera la perte de ses pirates, c’est de ne pas avoir été assez raisonnables, d’avoir été trop gourmands (leur chef est justement surnommé « sac d’os »). C’est le péril absolu de ce cinéma qui, dès lors qu’il braque son microscope sur différentes sensibilités, s’en remet naïvement à sa bonne foi journalistique. D’autant plus que son souci de crédibilité endigue mal toute la propagande inconsciente d’un récit qui, sous son vernis factuel et réaliste, mijote une gloriole familiariste et technophile aussi fadasse que bien-pensante – toujours du côté du travail bien fait, des citoyens respectables.

Ce péril raccorde aussi avec la grosse limite de son réalisateur : son protocole exécutif terminé, il n’a plus grand-chose à dire. À ce point qu’il lui suffit d’une scène pour briser le fruit de ses efforts. Ainsi, au terme de sa mission, le film, dans sa logique d’exhaustivité, continue de coller aux basques de son capitaine Phillips, et nous l’expose gravement – hébété, hagard, esquinté, récupéré d’urgence par le corps médical. Ce qui nous est montré ici, c’est le citoyen, le travailleur, le père de famille, l’homme en état de choc. Sauf qu’à ce moment-là, le film, trop sûr de lui, oublie complètement de se rendre compte que ce qui s’en dégage, ce n’est plus que le petit numéro de naturalisme hardcore de son interprète. Alors la digue cède, l’illusion réaliste tombe, et on comprend que si le film s’appelle Capitaine Phillips, c’est en vérité pour mieux cacher qu’il aurait dû s’appeler Citizen Hanks. On a failli se faire avoir.

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