Accueil > Actualité ciné > Critique > Captain America : Civil War mardi 3 mai 2016

Critique Captain America : Civil War

Épique dialectique, par Axel Scoffier

Captain America : Civil War

réalisé par Anthony Russo, Joe Russo

Lestée d’un des héros les moins charismatiques de la galaxie Marvel, la licence Captain America poursuit mine de rien son bonhomme de chemin avec la régularité d’un métronome : First Avenger en 2011, The Winter Soldier en 2014, Civil War en 2016. Troisième opus de la série, ce Civil War élargit le spectre de sa mobilisation super-héroïque en convoquant une myriade de collants en latex, prothèses musclées et autres costumes étranges. Captain America s’apparente désormais à un opus des Avengers dont le focus aurait été détourné de la triade Iron Man-Thor-Hulk pour se centrer sur le quatrième, Steve Rogers (a.k.a. Captain America). Alors que le héros (Chris Evans) apparaissait fade et monolithique face au charismatique et pétulant Tony Stark (Robert Downey Jr), sa mise au centre du jeu semble au contraire le magnétiser. Car si le film renoue avec le cahier des charges action-humour imposé par la licence, il se plaît aussi à incarner les dilemmes moraux que l’on a pu voir chez DC Comics avec la trilogie Batman de Christopher Nolan : le super-soldat au service des valeurs de l’Amérique se trouve propulsé au cœur d’une problématique géopolitique, celle de la critique de l’interventionnisme et de ses dommages collatéraux.

Géopolitique des héros

Après plusieurs batailles cataclysmiques gagnées par les Avengers, la communauté internationale s’émeut des victimes innocentes provoquées par les conflits épiques (et pixellisés) de ses héros, et cherche, à l’occasion d’une ultime confrontation qui fait déborder le vase, à réduire leur autonomie en les plaçant sous le contrôle du conseil de sécurité de l’ONU. Les Avengers sont divisés : un groupe, mené par Tony Stark, privilégie la déresponsabilisation que représente le tampon ONU ; une minorité, rangée derrière Steve Rogers, clame l’indépendance d’action et la responsabilité qui va avec. Désormais hors-la-loi, Captain America doit démasquer le complot qui se noue autour de lui et tenir, malgré l’adversité, la posture qu’il croit juste. En retournant les situations et en inversant les affinités du spectateur, Civil War se pare d’une modernité que l’on trouve dans la fiction télé contemporaine (Game of Thrones, House of Cards…) et que l’on peinait à voir portée au cinéma, en particulier chez les super-héros. Iron Man, désormais injuste et borné, perd la sympathie du spectateur, tandis que le méchant de Winter Soldier est désormais une attachante victime. Le discours géopolitique, intrinsèque à la licence de Captain America, passe au centre de la fiction, oppose les personnages, et les dilemmes d’antichambre, parfois un peu verbeux, s’incarnent rapidement en action.

Conflit homérique

Alors que dans The Dark Knight, la responsabilité toute spinoziste du puissant au pouvoir (l’idée que l’exercice du pouvoir peut entrer en contradiction avec la recherche d’une justice absolue) était incarnée par le dilemme d’un seul, cette dialectique portée au niveau du groupe est l’occasion d’une mise en scène jouissive de l’affrontement inter-héros. Dès lors, comme le suggère le sous-titre de « Guerre civile », la conflictualité est moins amenée par un élément extérieur que par certains membres des Avengers – et heureusement. Certes, il y a un bad guy manipulateur à l‘origine de la division du groupe ; mais son rôle reste mineur en comparaison de certains Ultrons que l’on a pu voir précédemment. Ce choix sauve le film d’une adversité risquée, souvent ridicule et ampoulée (même si Loki, dans le premier Avengers, portait au contraire une grande part du succès du film), et le mène sur un terrain neuf. Les frères Russo construisent patiemment (et peut-être un peu trop lentement) l’opposition, conduisant l’arche narrative à un premier climax avec l’affrontement épique entre la douzaine de super-héros dans un aéroport berlinois. Cette longue scène, sommet de la formule Marvel, travaille les propriétés surnaturelles de chaque héros, jouant malignement de leurs forces et faiblesses dans une équation musclée à somme nulle. La rigueur du terrain (le tarmac nu de l’aéroport) exacerbe la pureté de l’affrontement, concentre l’attention sur la mécanique du combat et l’inter neutralisation de ses héros. La réussite est d’autant plus remarquable qu’une majorité des personnages sont secondaires dans l’iconographie, et que la convocation d’un jeune Spider-Man dans l’univers est prétexte à un jeu d’admiration mutuelle entre héros (au-delà de l’annonce promotionnelle d’un ultime reboot de la franchise). Le dernier tiers du film réduit le bouillon à sa substantifique moelle, éliminant peu à peu les aspérités jusqu’à l’affrontement ultime entre Iron Man et Captain America. Ce second climax, rehaussé de reproches personnels entre héros, clôt le film sur une note dramatique plus psychologique.

Si le film donne raison à Captain America et à son sens intuitif de la justice (laissant entendre qu’un esprit justicier éclairé – les États-Unis – aura toujours raison d’intervenir), il introduit néanmoins suffisamment de contradiction pour porter un doute moral et politique sur l’action des Avengers et sauve le film d’une pensée légitimiste aveugle et problématique (l’Amérique comme gendarme du monde). Au-delà d’une lecture idéologique, il faut surtout saluer la capacité des réalisateurs à invoquer dans une configuration de nature et d’échelle inédite ce que les héros savent faire de mieux : l’usage de leurs pouvoirs.

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