Accueil > Actualité ciné > Critique > Carnage mardi 6 décembre 2011

Critique Carnage

Dans la cour des grands, par Ariane Beauvillard

Ce film sera diffusé le mercredi 7 décembre à 20:55 sur arte

Carnage

réalisé par Roman Polanski

Bien que tourné à Paris et adapté d’une pièce de Yasmina Reza, le huis clos de Polanski effectue bel et bien une percée dans la bonne conscience libérale américaine. Cette espèce de film-vengeance de la part d’un Polanski banni pour les raisons que l’on connaît outre-Atlantique n’en reste pas moins une jouissive saillie contre l’intelligentsia bien pensante portée par un quatuor d’acteurs irréprochables.

Au commencement était l’espace. Huis clos dans un appartement de Brooklyn, Carnage joue donc sur la réduction de l’espace cinématographique en quatre lieux : l’entrée, lieu de l’attente et des passages, le salon, lieu du conflit, la cuisine, lieu de défoulement, et la salle de bain, seul territoire neutre. La difficulté de l’exercice réside toujours dans le contournement, ou non, de l’exiguïté à l’écran, dans l’utilisation, ou non, des variations multiples qu’offre un seul et même décor. Et Polanski ira jusqu’au climax de celles-ci. La peur de la répétition ou celle de l’immobilisme théâtral ne l’a visiblement pas complexé : il utilise durant une heure et vingt minutes sa caméra comme une serpent mouvant, insidieux, traquant la moindre expression, le moindre détail physique et matériel. Passant de plans totalement claustrophobes aux tableaux animés plus posés et analytiques, le film frappe par sa diversité visuelle, d’autant que la machine -on pouvait le craindre, ne tourne jamais au système vide, et n’est pas sans rappeler les caciques du réalisateur telles que le cloisonnement, l’inquiétude, l’ambivalence ou l’étrangeté.

S’il joue des possibles spatiaux, Polanski s’amuse également des allongements temporels que procure la rencontre des deux couples qui peuplent le huis clos. Le premier, les Longstreet (John C. Reilly/Michael et Jodie Foster/Penelope), maîtres temporaires de leur espace, reçoivent pour quelques minutes les Cowen (Kate Winslet/Nancy et Christoph Waltz/Alan). Le drame du jour est simple : le rejeton Cowen a fait perdre, lors d’une baston de cour d’école, deux incisives au rejeton Longstreet. En l’absence des enfants, ce sont les parents qui règlent leur compte, et Polanski les siens avec les valeurs de la haute classe moyenne américaine. Partant d’une forme assez vaudevillesque dans le recul constant du départ des Cowen notamment, le réalisateur se lance peu à peu dans l’explosion des caractères sociaux que chacun porte aux nues : passionnée par les Dogons et faussement affectée par le conflit au Darfour, Penelope étiole rapidement son vernis culturel de bourgeoise nostalgique d’un exotisme dix-neuvièmiste pour tomber dans la défense de son fils, faisant alors appel au besoin de pacifier la communauté. Mais, et là est aussi la force du film, chaque personnage ne s’exprime pas seulement en tant que parent, mais aussi en tant que femme, faussement polie et rangée, ou qu’homme, faussement dominateur.

Mais au milieu de cette dialectique des bouleversements de tons et de pouvoirs transparaît parfois une ombre de folie, de perversité ou de dépression qui rend les personnages plus complexes, les extrait du banal portrait social, les humanise, sans les absoudre. En cela, le film doit beaucoup à ses interprètes, qui ne reculent devant aucun sacrifice voire aucune humiliation : l’anguleuse Jodie Foster s’oppose notamment à la ronde Kate Winslet qui sera la première à vomir, dans tous les sens du terme, le petit jeu de politesse imposé par le système de valeurs normatives des Longstreet. Le décor physique du drame est méticuleux : par petites touches, la violence surgit d’un bruit de mâchoire ou d’un détail à l’arrière-plan tandis qu’au premier, les postures, les visages et les obsessions des uns et des autres fleurissent : rigides de prime abord, les corps prennent vie peu à peu, et, ne sachant pas se maîtriser, deviennent hystériques, avant le repos des guerriers. Par le prisme introductif de la question éducative, Polanski démonte avec habileté les donneurs de leçons, tout en conservant une tension très ténue et fort jouissive et en montrant qu’un grand écran n’a pas nécessairement besoin de grands espaces, pourvu que ceux-ci soient intelligemment scrutés.

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