Accueil > Actualité ciné > Critique > Carole Matthieu mardi 6 décembre 2016

Critique Carole Matthieu

© ELEMIAH-M

Les yeux sans visage, par Clément Graminiès

Carole Matthieu

réalisé par Louis-Julien Petit

Comme La Journée de la jupe il y a quelques années, Carole Matthieu a d’abord connu les faveurs d’une diffusion sur Arte avant de sortir en salles le 7 décembre. Pour le premier, le procédé s’était alors avéré étonnamment payant : en plus d’offrir à la chaîne franco-allemande une très bonne audience, le retentissement médiatique du film de Jean-Paul Lilienfeld avait permis à Isabelle Adjani de remporter le cinquième César de sa carrière (un record), la profession étant probablement trop heureuse de célébrer le retour d’une des plus célèbres actrices françaises, égarée depuis La Reine Margot dans des choix de films pour le moins discutables. Cette nouvelle production signée Louis-Julien Petit (à qui l’on doit Discount) viendra nous rappeler à qui en doutait encore qu’Adjani ne joue plus du tout dans la cour des Deneuve, Huppert et consoeurs, tout juste capable par sa seule présence au générique d’exalter la nostalgie du spectateur trop avide de retrouver la beauté inégalée des yeux d’Adèle H ou de Camille Claudel. C’est d’ailleurs à peu près la seule chose qu’aura à lui offrir Carole Matthieu : des yeux d’un bleu fiévreux qui rappellent combien l’actrice a toujours investi ses rôles au point de réduire à peau de chagrin la présence à l’écran de ses partenaires de jeu. Sauf qu’ici, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même : visage bouffi au point d’être déformé, démarche lourde, voix atone, jeu sous-exploité, Isabelle Adjani devient une attraction malgré elle, symptôme d’une production qui s’est construite essentiellement sur un nom, au mépris de la complexité du sujet qu’elle entend pourtant aborder.

Ressources humaines

Censé être davantage qu’un écrin pour l’actrice de soixante-et-un ans (malgré le choix de mettre exclusivement en exergue sa présence, du titre à l’affiche), Carole Matthieu se définit dans un premier temps comme un film engagé traitant des dérives du monde du travail. Nous sommes ici sur une plate-forme téléphonique où les employés souffrent d’une pression toujours plus grande de la part de leurs managers pour vendre à tout prix tout en étant les plus rapides possibles. Double écoute, humiliation, harcèlement font le quotidien de ces salariés qu’on menace d’une délocalisation au Maroc où la main d’œuvre est moins chère. Dans cet enfer, Carole Matthieu est médecin du travail et doit juger de l’aptitude de ceux qui viennent la consulter pour troubles physiques et psychiques. Évidemment, les choses se gâtent le jour où l’un des salariés est retrouvé mort sur son lieu de travail, vraisemblablement assassiné. Se met alors en place une enquête policière qui lève le voile sur des méthodes de travail inhumaines, permettant ainsi aux employés d’exprimer leur mal-être face à une hiérarchie qui les traite avec mépris. S’il s’inscrivait dans la droite lignée d’un Ressources humaines de Laurent Cantet, le film de Louis-Julien Petit pourrait au moins atteindre cet objectif : éveiller les conscience face à des dérives sociétales pernicieuses qui ont fait de la valeur travail un vecteur de dépendance et de soumission au capital. Seulement, en bifurquant dans sa seconde partie dans le polar meurtrier hanté par la folie du personnage, le film donne l’impression d’avoir fait de la question du travail un grossier prétexte scénaristique.

Ego Trip

Pour convaincre dans son ensemble, il aurait fallu que le récit se soucie davantage de la manière dont sont écrits les personnages plutôt que de chercher à offrir un rôle en or à Isabelle Adjani. Les employés de la plate-forme téléphonique sont tout juste esquissés dans l’objectif de remplir les cases de la représentativité (la plus âgée qui refuse d’abdiquer, la jeune beurette qui ne veut pas qu’on change son prénom, le bon élève qui a assimilé les méthodes de travail et se sent appartenir à « une famille », etc.). Le drame du meurtre est un prétexte à attirer l’attention médiatique mais sert, surtout, à mettre en exergue la médiocrité satisfaite des dirigeants et des représentants du personnel qui y voient l’occasion de négocier le montant du ticket restaurant. Face à cette déshumanisation qui touche toutes les couches de l’entreprise, Carole Matthieu/Isabelle Adjani, médecin du travail extraterrestre dont on se demande bien comment il a pu atterrir ici, semble la seule à prendre à cœur le drame qui se joue devant elle, vivant sa mission comme un chemin de croix qui exigera d’elle un sacrifice qui n’existe peut-être que dans sa tête. Mais plutôt que de faire de cette abnégation un enjeu de cinéma, le réalisateur se contente de proposer un film social à la française dans ce qu’il a de plus caricatural et démagogique : les dialogues sont mal écrits et lourdement signifiants, les acteurs extrêmement mal dirigés (à l’exception de Corinne Masiero, un peu moins perdue que les autres) et la mise en scène, d’un grisâtre indigeste, ose quelques maigres effets de montage qui ne viennent jamais compenser la timidité scolaire avec laquelle le réalisateur affronte son sujet. Sur un enjeu aussi grave, Carole Matthieu fait donc l’effet d’un film pour rien.

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