Accueil > Actualité ciné > Critique > Case départ mardi 5 juillet 2011

Critique Case départ

Ne touchez pas vingt mille francs, par Théo Ribeton

Case départ

C’est sur les planches du Jamel Comedy Club, il y a maintenant quelques années, que Fabrice Éboué et Thomas Ngijol se sont rencontrés, en même temps que le grand public les découvrait. Ils ont plus d’un point commun : leur implication houleuse dans le paysage télévisuel – un véritable « je t’aime, moi non plus » auquel ils ont tous deux choisi de mettre fin –, leur cynisme tout à fait décomplexé et apolitique, et bien sûr, leur couleur de peau. Même s’ils ne collaboraient plus ouvertement, chacun semblant s’occuper de sa carrière solo, leur air de ne pas y toucher ne trompait personne : jamais ensemble à la télévision, ni sur les planches, mais jamais trop loin l’un de l’autre non plus. Outre les rumeurs de film qui circulent depuis un bon bout de temps maintenant, on pouvait surtout lire leurs noms au générique du génial Inside Jamel Comedy Club, faux making-of de tournée où tous les membres de la troupe devenaient les plus sinistres ordures, avec tout ce qu’il faut d’autodérision et une vraisemblance assez déroutante. Affirmant des caractères plus vicieux, racistes et/ou égoïstes les uns que les autres, le scénario écrit à six mains y faisait preuve d’une finesse vraiment jouissive. Autant de bonnes raisons d’accueillir ce Case départ avec envie. Malheureusement, il semble que les deux acolytes aient abandonné en route une bonne part de leur insolence. Leur force, qui tenait auparavant à leur façon de n’obéir à rien, ni même à un militantisme de bon ton, s’émousse ici dans un conte à la morale ennuyeuse. Éboué et Ngijol se détournent donc de l’irrévérence fondamentale de leur humour, sûrement trop concentrés sur d’autres aspects.

En premier lieu, et c’est tout à fait pardonnable, la tentative d’exprimer un discours sur la négritude à travers une comédie. Malheureusement, Case départ est peuplé de stéréotypes, incarnés par des comportements si caricaturaux qu’ils verrouillent toute chance de dégager une discussion. Dans ces enjeux, il aurait presque tendance à convoquer les lumières de ce siècle, mais il manque un personnage clairvoyant, un Socrate, un sage prêt à orchestrer les incommunications. La seule véritable saillie du film, ce sont les personnages eux-mêmes, noirs détournés de leur négritude, que les auteurs ne ménagent pas ; sûrement boudés par un certain conformisme, les vices qu’ils figurent sont la source de quelques moments vraiment hilarants. Hélas, après avoir, en quelque sorte, récité sa bande-annonce, le film libère les deux acteurs de leurs personnages pour les livrer au cabotinage, semant la pagaille dans une maison de cire, dont le racisme des occupants est d’un extrémisme quasi irréel. Le changement d’époque autorise presque tout, et le décalage porte ses fruits, mais le petit jeu ne tient pas la distance.

Il semble alors qu’Éboué et Ngijol se retrouvent en quelque sorte écrasés par l’envergure du tournage. Le cinéma est gourmand, il a plus de contraintes qu’un sketch, en particulier avec autant de moyens, et a tôt fait de grignoter la légèreté de l’humour pour gaver les personnages de données mal à leur place : un couple à la dérive, une paternité mal assumée, un patron envahissant... asphyxiés par ces paramètres, peu à peu Joël et Régis deviennent, à notre plus grande surprise et déception, de mignons petits soldats conformistes. La preuve en est de ce triste épilogue à base de famille réunie et de pavillon de banlieue : Éboué et Ngijol, dans le grand bain, barbotent au bord, privés de l’insouciance de la scène, de l’improvisation, comme déracinés ; dommage. Figurant parmi les meilleures révélations de la scène comique hexagonale, on ne saurait leur souhaiter mieux que de simplement revenir à ce qu’ils font avec le plus de talent : du stand-up.

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