Accueil > Actualité ciné > Critique > Chala, une enfance cubaine mardi 22 mars 2016

Critique Chala, une enfance cubaine

© Bodega Films

Les 400 coups, par Clément Graminiès

Chala, une enfance cubaine

Conducta

réalisé par Ernesto Daranas

Depuis que les signes d’ouverture du pays ne cessent de s’accumuler, le cinéma cubain semble bénéficier d’un intérêt croissant de la part de nos distributeurs. Après les sorties en 2014 de Melaza et de Una Noche puis la petite rétrospective concoctée par le Forum des Images en novembre 2015, c’est aujourd’hui l’un des plus grands succès du box-office local qui trouve le chemin des salles françaises. Film à message par excellence, Chala, une enfance cubaine raconte la difficile vie quotidienne d’un enfant de La Havane qui tente de trouver sa voie entre une mère toxicomane et une institutrice aussi autoritaire que bienveillante. L’édifiante histoire porte en elle tous les ingrédients nécessaires à une diffusion un peu moins confidentielle que ce à quoi sa nationalité aurait pu le condamner : un héros débrouillard d’une dizaine d’années, une peinture sociale parfois pathétique, l’institution de l’école érigée comme rempart contre les inégalités et le socle de la patrie. Contrairement à ce qu’on pouvait espérer, il ne faut pas pour autant attendre du film d’Ernesto Daranas des velléités contestataires à l’égard du pouvoir en place, la production étant assurée par l’Institut Cubain des Arts et des Industries Cinématographiques : tout au plus fera-t-on allusion à l’âge des dirigeants du pays pour rendre illégitime la décision de mettre à la retraite une institutrice vieillissante que sa hiérarchie juge encombrante. Pourtant, le scénario ne manque pas d’opportunités pour aborder de front des sujets encore tabous dans la société cubaine : la prostitution, la consommation de drogues, le racisme, la place de la religion à l’école, etc. Si ces thèmes ne sont pas traités sous un angle véritablement polémique – entendons par là sociétal dans la mesure où ils sont à chaque fois le fait d’un personnage en mesure d’exercer son libre-arbitre au-delà de ce qu’imposerait le système –, Ernesto Daranas s’en tire correctement en évitant de tomber dans les jugements de valeur. Certes, le parcours de la mère de Chala est parfois dépeint à la manière d’un Dossier de l’écran (sexe tarifé, consommation de drogues, manquements répétés aux devoirs maternels) mais le propos du film n’est pas pour autant de faire corps contre elle. Par le prisme de la vieille institutrice sévère mais bienveillante, Chala, une enfance cubaine exige plutôt de chacun de ses personnages le maximum de ce qu’il est capable de donner, porté probablement par l’espoir sincère d’amener les spectateurs cubains à cultiver empathie et tolérance à l’égard de leurs semblables.

Les bonnes intentions

Il est du coup dommage que le film, au-delà de ses partis-pris de mise en scène assez peu inspirés se limitant à un naturalisme plutôt neutre (lumière naturelle, caméra portée, montage trop soucieux de respecter la progression narrative), s’en tienne à un programme aussi prévisible en dessinant une ligne claire entre les bons et les méchants : d’un côté, la protectrice de Chala adorée et respectée de tous ses élèves, de l’autre les enseignants hostiles aux cas d’enfants sortant du cadre réglementaire de l’école. Le manichéisme de l’écriture et de nombreux dialogues ne ménage que très peu d’ambiguïtés dans la manière qu’ont les personnages de prendre parti sur un sujet dont le discours sous-jacent est pourtant éminemment politique. En effet, les problématiques que charrie la possible exclusion de certains élèves pour des motifs un peu fallacieux (l’absence d’une adresse fixe, le rapport capitale/province, l’expression d’une croyance religieuse) aurait pu offrir un matériau intéressant pour traiter la question de l’espace et d’un rapport au monde, et ainsi sortir de l’exercice de l’illustration. Là où certains films cubains ont pris soin de prendre en compte la question du territoire (la centralisation du pouvoir à La Havane, la barrière naturelle qu’est la mer de Caraïbes et qui fait du pays une prison à ciel ouvert) pour la confronter au discours d’unité nationale hérité des idées de la révolution, Chala, une enfance cubaine n’accède jamais à cette dimension. Le hors-champ et l’ellipse, alors qu’ils devraient faire partie intégrante de la narration afin d’ouvrir des pistes de réflexion, sont évacués au profit d’une résolution totale des enjeux qui formate quelque peu l’idée que doit se faire le spectateur des thèmes abordés : du sort de la vieille institutrice à celui de Chala, en passant par le devenir de sa petite copine et les questionnements éthiques de la direction de l’école, le scénario fait le choix de ne rien laisser en suspens. Au bout du compte, même si l’énergie du film parvient par endroits à être communicative, Chala, une enfance cubaine ne se déleste jamais de son étiquette de film aux intentions trop lisibles. S’il est difficile de notre point de vue de juger de l’intérêt de cette démarche auprès des locaux, force est de conclure qu’il ne présentera d’intérêt pour un public non cubain que celui d’un certain dépaysement tant les problématiques de fond ne sont qu’effleurées. C’est un peu juste pour symboliser le renouveau d’un cinéma à qui on ne peut souhaiter que le meilleur pour les prochaines années.

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