Accueil > Actualité ciné > Critique > #Chef mardi 28 octobre 2014

Critique #Chef

Petit appétit, par Fabien Reyre

#Chef

Chef

réalisé par Jon Favreau

Si l’on reproche souvent aux acteurs et actrices de se lancer dans des vanity projects (littéralement des « projets vaniteux », soit des films entièrement montés pour eux, souvent bancals voire carrément ratés), qui n’ont pour seul objectif que de satisfaire un caprice artistique répondant essentiellement à un souci d’image, les cinéastes ne sont pas pour autant à l’abri de cet épiphénomène. Jon Favreau, réalisateur des deux premiers Iron Man et du catastrophique Cowboys et envahisseurs, en apporte une preuve supplémentaire avec #Chef, petite comédie pas déplaisante mais dont l’opportunisme flagrant empoisonne chaque scène et confère à l’ensemble un arrière-goût franchement désagréable. Tout y est : le sujet archi-tendance pour magazine de société (la mode de la gastronomie de rue et des food trucks), le traitement façon pastille vidéo truffée d’effets faciles et anglé comme dans un reportage télé (le commerce à l’heure du web 2.0), le casting tape-à-l’œil peuplé de copains prestigieux (en tête, Robert Downey Jr et Scarlett Johansson, échappés de leurs costumes de super-héros, mais aussi Dustin Hoffman pour le prestige old school), et la double casquette réalisateur/acteur principal pour Favreau, soucieux de revenir à un cinéma plus intimiste lui permettant d’exprimer pleinement sa palette créative – ça, c’est pour l’argument marketing, imparable pour assurer la promo du film.

Instafilm

#Chef transpire tellement des obsessions de son époque qu’il sera amusant de le revoir dans une petite dizaine d’années, tant il est évident qu’il paraîtra épouvantablement daté. Pour l’heure, si la trame scénaristique, balisée comme une autoroute, est à périr d’ennui, force est de reconnaître que l’emballage est suffisamment bien charpenté pour se laisser regarder avec un mélange d’écœurement… et de fascination. Favreau nous entraîne dans le quotidien du chef d’un restaurant réputé (incarné par le réalisateur lui-même) qui, lassé des compromis exigés par le propriétaire de l’établissement, rend son tablier et se lance dans la restauration de rue, retrouvant ainsi la liberté et la créativité qu’il avait perdues. Autour de ce canevas archi-rebattu, Favreau, également scénariste du film, brode une réflexion autour de la crise de la quarantaine (son héros, divorcé et papa d’un jeune garçon, va profiter de ce nouveau départ pour renouer des liens avec ses proches) et glisse au passage un petit commentaire complaisant sur l’importance des réseaux sociaux dans le succès d’une entreprise. La réussite aujourd’hui se mesure à l’aune de la popularité et du bouche-à-oreille que les Twitter, Instagram et autres Vine offrent gratuitement aux plus malins, et Jon Favreau entend bien démontrer, à coups de trouvailles visuelles incrustées dans le champ comme autant de pubs invasives sur une vidéo YouTube, à quel point #Chef (le hashtag de circonstance dans le titre a été rajouté par le distributeur français) est un film bien dans son temps – on s’attend presque à voir surgir un flashcode dans un coin de l’écran pour acheter la BO du film sur iTunes.

Matière grasse

Cette obsession du film comme capsule temporelle, pas inintéressante en soi, trouve ses limites dans la tiédeur du propos, qui vante les mérites d’une vie affranchie des contraintes imposées par un capitalisme frileux, mais se prend les pieds dans une morale poussive. Vivre ses rêves, accorder le monde dans lequel on évolue selon ses désirs et y trouver son équilibre… pour mieux se réconcilier avec son ex-épouse et son ennemi juré, et transmettre à sa progéniture le sens du devoir et du travail bien fait : Jon Favreau a tellement pris soin de ne froisser personne qu’on se demanderait presque si son personnage ne va pas finir par se faire enlever ses tatouages, au cas où cela choquerait la mamie au quatrième rang dans la salle. Restent de jolis (et très nombreux) plans sur les bons petits plats préparés par le héros et ses acolytes, agrémentés le plus souvent d’une BO épicée et chaloupée comme une salsa cubaine. Ce sont peut-être finalement les seuls moments du film où la tentation et le plaisir résistent à la culpabilité et au formatage.

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