Accueil > Actualité ciné > Critique > Cléo de 5 à 7 mardi 18 mars 2014

Critique Cléo de 5 à 7

La maladie de l’amor, par Nicolas Maille

Cléo de 5 à 7

réalisé par Agnès Varda

Présenté à Cannes en 1962, Cléo de 5 à 7 est le premier film de Varda (et sans doute l’un de ses plus célébrés) à ressortir en version restaurée. Cinq ans après La Pointe courte, premier long-métrage fauché mais néanmoins sublime de précision, où un couple se désincarne sur fond de néo-réalisme, Varda s’est vu sollicitée par l’un des producteurs emblématiques de la Nouvelle Vague (George de Beauregard qui avait déjà financé Godard et Demy) particulièrement friand de ces jeunes réalisateurs capables de tourner vite, en noir et blanc et surtout de rapporter gros. Plus cousine éloignée que « grand mère » de la Nouvelle Vague (surnom que la critique lui a donné), Varda n’en oublie pas pour autant sa famille d’adoption que l’on retrouve dans l’équipe artistique (Michel Legrand à la musique, Bernard Evein aux décors) et à qui elle fait surtout un clin d’œil dans une respiration burlesque, petit court-métrage muet à l’intérieur du film où Jean-Luc Godard (sans ses lunettes) donne la réplique à Anna Karina.

Beauté fatale

La radicalité de Cléo de 5 à 7 tient autant de sa forme (le film se passe en temps réel, les trajets accomplis dans Paris sont réalistes) que de son refus de toute bienséance. A commencer par son titre qui cite l’expression populaire des libertinages amoureux pour mieux la détourner (comme beaucoup de dialogue qui prennent au pied de la lettre, dans une démarche surréaliste, des expressions toutes faites pour désigner leur non-sens). Dès la première séquence, seul passage en couleurs, où le tarot de la cartomancienne exhibe, dans un montage coupe-gorge, les cartes de la mort, le film assume sa gravité. Cléo est une héroïne condamnée, condamnée, si ce n’est à mourir, du moins à porter l’épée de Damoclès de la maladie : le cancer. Le « 5 à 7 » dont il est question n’a pas la douceur des garçonnières. Il est celui de l’attente dont on soupçonne un dénouement tragique, le cadre temporel qui sépare Cléo de l’annonce de ses résultats médicaux. Là où le cinéma hollywoodien a encore de la femme une image glamour et mystifiée, Cléo la chanteuse, magnifiquement incarnée par Corinne Marchand, est un être malade à la beauté menacée.

Cléopâtre, je vous idôlatre

Dans toute la première partie du film, celle où le personnage est le moins sincère en somme, on sent encore poindre les restes de la baby doll qu’elle aurait pu être. Cette Marilyn de la rue Vavin, telle que la rêve son entourage, est avide de miroirs. Déconnectée du monde (en témoigne cette séquence au café où elle n’écoute pas son assistante), elle ne cherche le regard de l’autre que pour se rassurer de son propre pouvoir de séduction et de sa raison d’être. Et puis arrive le décrochage, lorsqu’au cours d’une séance de travail, son musicien (interprété par Michel Legrand) lui propose la chanson « Sans toi ». Sur un texte d’Agnès Varda (elle avait déjà signé « La Chanson de Lola » dans le film de Demy), ce morceau (qui fait parti de l’une des plus belles chansons de l’histoire du cinéma) fait office de rupture. Il n’est plus question de ritournelles que l’on peut fredonner sur des balancelles. Face caméra, sur un fond noir, Cléo chante les mots de sa propre perte. Dans des coulisses imaginaires figurées par un rideau noir qui contraste dans son appartement immaculé, la jeune femme troque alors son déshabillé à volants pour une robe de deuil, son nom de star pour son prénom de ville (Florence), et se donne à Paris qui lui offre une dernière rencontre salvatrice. Autrefois « Lola » urbaine (Varda s’offre d’ailleurs une petite référence au film de Demy), Cléo prend la gravité d’une Anna Karina qui apprend à « vivre sa vie » dans l’attente d’une mort envisagée.

Le temps de mourir...

Cléo de 5 à 7 est un film du temps présent. Contrairement aux œuvres de Varda à venir qui déstructurent la narration dans des allers-retours temporels (on pense à Sans toit ni loi ou aux Plages d’Agnès), les images de Cléo défilent en toute linéarité. Les minutes s’affichent à l’écran et ponctuent le film comme des chapitres, le temps se compte en durée d’une chanson ou en pompons de marins, il se rappelle à notre mémoire au détour d’une horloge dans la rue. Les effets de rupture, eux, sont ailleurs, notamment dans cette surimpression de focalisations qui, par le biais d’un montage parfois très cut, juxtapose le regard englobant de la narration à la petite voix intérieure de Cléo. Déjà sensible dans les premières images, lorsque l’héroïne descend l’escalier après sa visite chez la cartomancienne, cet effet s’accentue dans le surgissement d’instantanés visuels ou sonores, des close-up qui captent tout d’un coup l’attention de Cléo. Ce sont des bribes de conversations entendues aux terrasses d’un café, des visages de passants au réalisme saisissant qui semblent regarder avec insistance la jeune femme ou encore des enseignes de boutiques – « Rivoli deuil », « Bonne santé » – ou des noms de rue – « Boulevard de l’hôpital » – qui sont autant de signes perçus comme des omen.

Le talent de Varda vient aussi de cette faculté à nous faire ressentir les différentes perceptions du temps au-delà de cette linéarité. Filant d’abord comme les voitures qui transportent Cléo dans les rues parisiennes, il se dilate peu à peu à mesure que l’héroïne prend précisément le temps d’attendre. « Doucement, s’il vous plaît », dit-elle au taxi qui la mène au parc Montsouris, ce même parc où, dans une réminiscence de la Natalia des Nuits blanches de Visconti (le film se passe d’ailleurs au mois de juin, le jour le plus long de l’année), Cléo s’autorise la promesse d’un amour dont l’intensité sera inversement proportionnel à sa durée.

... et le temps d’aimer

Rattrapé par le contexte historique. Cléo de 5 à 7 est, enfin, tout entier, un film de son temps. Il s’agit, en effet, de l’une des premières œuvres françaises à évoquer ouvertement, juste après Adieu Philippine, la guerre d’Algérie. Cette guerre se personnifie dans la figure du soldat en permission (incarné par Antoine Bourseiller), que Cléo rencontre dans le parc. Deux approches de la mort et de la temporalité se font face ; deux manière aussi d’appréhender leur perte : le drame façon Cléo (« vous êtes mélomane, pas celle qui aime la musique mais celle qui aime le mélo ») et le romantisme idéaliste du soldat. Relativisant leurs peurs dans un échange altruiste, ils se donnent alors un temps pour vivre et pour aimer. Et la morale du film pourrait se traduire dans leur ultime échange :

« Cléo : Il me semble que je n’ai plus peur.
Le soldat : Il me semble que je suis heureux. »

Le « bonheur » selon Varda se glane avant tout au détour d’une rencontre…

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