Accueil > Actualité ciné > Critique > Confession d’un enfant du siècle mardi 28 août 2012

Critique Confession d'un enfant du siècle

Éloge de l’ennui, par Raphaëlle Pireyre

Confession d’un enfant du siècle

Confession of a Child of the Century

réalisé par Sylvie Verheyde

Après Stella, son précédent long-métrage sorti en salles, chronique d’une jeune fille dans le Paris populaire, Sylvie Verheyde adapte en anglais le roman d’Alfred de Musset, Confession d’un enfant du siècle. Peter Doherty, pour la première fois au cinéma, endosse le rôle d’un dandy, qui, alors que la vie lui a tout donné, s’ennuie. Malheureusement, nous aussi !

Paris, 1830. Octave s’ennuie. Sans ambition, il passe sa jeunesse de fêtes en fêtes et de femmes en femmes. Après la trahison de sa maîtresse, il quitte la capitale pour gagner le chevet de son père mourant. Arrivé trop tard, il reste pourtant dans cette retraite à la campagne en tous points opposée à sa vie parisienne. À la première personne, le film fait le récit du parcours d’un jeune homme auquel la vie a tout donné – la beauté, la fortune – et qui pourtant, passe à côté de son existence, écœuré par tant de plaisirs.
Cet Octave, c’est celui de la Confession d’un enfant du siècle, d’Alfred de Musset, récit autobiographique de sa liaison avec George Sand. À travers cet épisode tourmenté de sa vie, le poète a su décrire le mal-être de la jeunesse romantique, étouffée par les gloires napoléoniennes de la génération précédente.

Sylvie Verheyde a choisi de prendre le contre-pied absolu de son précédent long métrage, sorti en 2008. Inspiré de sa propre jeunesse, Stella suivait le quotidien d’une jeune fille (merveilleusement interprétée par Léora Barbara) entre le café popu tenu par ses parents et le collège bourgeois où elle passait ses journées. Entre les beuveries de bar et l’ambiance studieuse de l’école la jeune fille n’était à sa place dans aucun de ces deux lieux peuplés par des seconds rôles très réussis (dont son père, très bien interprété par Benjamin Biolay). De ce sentiment qu’avait le personnage d’être partout une étrangère, Sylvie Verheyde faisait naître une extraordinaire énergie. Le récit autobiographique en toile de fond, le personnage pris entre la fougue de la jeunesse et l’ennui terrassant de ne se sentir nulle part chez soi. Entre ces deux projets a priori très différents de Sylvie Verheyde, on peut néanmoins tisser de nombreux liens, notamment le souhait de réunir des castings hétérogènes et inattendus (mélange entre acteurs et non acteurs dans Stella, jeunes comédiens britanniques dans Confession réunis autour de Pete Doherty et Charlotte Gainsbourg).

Certes, les grands textes littéraires se reconnaissent à ce qu’ils traversent les siècles sans perdre de leur force. Mais, suffit-il, pour adapter une œuvre, de choisir un excellent texte ? Bien adapter, cela ne signifie-t-il pas se servir de la singularité d’un texte passé pour le faire résonner avec sa propre époque, avec les préoccupations de son temps ? L’idée de faire interpréter cet Octave, emblème de l’ennui et empêtré dans les plaisirs, par la star rock, ex-Libertine, qu’est Peter Doherty paraît brillante, et l’identification entre l’écrivain romantique et le rockeur dandy fonctionne a priori. Le rapport entre la jeunesse libertine désabusée du dix-neuvième siècle fait immédiatement écho à celle d’aujourd’hui que le cinéma prend ces dernières années à bras le corps avec inventivité. Pourquoi, alors, la vie nocturne et collective d’Octave et ses amis ne résonne-t-elle pas avec le sens poussé de la fête de La Vie au ranch (Sophie Letourneur), avec le sentiment de perdition du groupe de Memory Lane (Mikhaël Hers), ou la tristesse solitaire de Prudence dans Belle Épine (Rebecca Zlotowski) ?

Le dégoût d’Octave pour son siècle, ses amis, ses maîtresses semble déteindre sur le film. Et son ennui se fait dangereusement communicatif. Balayant les scènes de fêtes par des panoramiques filés circulaires, la mise en scène se contente d’une évocation impressionniste qui laisse toujours à distance. Les personnages souvent décadrés, montrés de profil, dévoilés par de perpétuels petits mouvements de caméra qui décadrent sans cesse l’action, tout conduit à un enchaînement sans saveur de plans tous similaires et créent une forme d’absence du film à lui-même. On pense d’abord à une volonté de traduire stylistiquement l’ennui d’Octave en l’imposant à son spectateur. Malheureusement, lorsque surgit l’amour passionné pour Brigitte, femme de lettres indépendante, tout est filmé comme la première partie, de loin, par bribes. Les rencontres des deux amants sont nappées de musique, et Chopin ou pas, on n’échappe au caractère éculé de l’effet « Pretty Woman » qui consiste à enchaîner au montage de courtes séquences reliées par une même musique.

D’où vient qu’à la vision du film, les mots de Musset nous paraissent figés (et en particulier la célèbre citation que prononce la voix-off à la fin du film), qu’Octave ait tout d’un gamin insupportable et Brigitte d’une mégère midinette, que les joies de l’amour naissant et du batifolage ne semblent être qu’une carte postale sirupeuse ? C’est là tout le mystère du cinéma : parfois la magie est là, parfois, elle n’opère pas.

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