Accueil > Actualité ciné > Critique > Court (En instance) mardi 10 mai 2016

Critique Court (En instance)

© Survivance

Petit théâtre de la justice, par Adrien Mitterrand

Court (En instance)

Court

réalisé par Chaitanya Tamhane

Court, premier film du jeune réalisateur indien Chaitanya Tamhane, est le fruit d’une certaine ambition. En plus d’une observation critique du fonctionnement du système judiciaire indien et de la mise en lumière de la très relative liberté d’expression dont bénéficient les citoyens de « la plus grande démocratie du monde », Tamhane y déploie un récit tentaculaire confrontant les différentes positions sociales qu’occupent chacun des personnages. De cette volonté de tout faire à la fois naît un film certainement trop théorique, un peu froid même, mais malgré tout passionnant. Cette fiction nourrie d’inspirations documentaires, en équilibre entre drame social et film de procès, entre traits d’humour acerbes et attaques frontales, porte en effet haut et fort une forme exigeante de cinéma engagé.

Sur scène

Narayan Kamble, un chanteur contestataire, est arrêté en pleine représentation. À cause du contenu de l’un des ses textes, il lui est reproché de porter la responsabilité du suicide d’un ouvrier qu’il ne connaît pas. Si cette affaire servira de fil conducteur à Court, elle va surtout être la racine de nombreuses ramifications. Car au-delà du fond du procès, c’est de son déroulement tout autant que de ses protagonistes dont il est question. Le réalisateur privilégie à ce titre les plans d’ensemble, grands tableaux fourmillant de détails et nous plaçant à distance de la ritualisation de la justice qu’embrassent habituellement pleinement les films dits « de procès ». De la greffière qui tapote sur son portable aux personnes qui viennent déposer un ventilateur au milieu d’un discours poignant, la « réalité » ne cesse de contredire la dramatisation des échanges. Tamhane nous donne à voir la justice indienne comme une petite comédie, alors qu’elle se voudrait un grand drame. Pourtant, le fond est grave, aucun doute à ce propos. Il s’agit bel et bien d’un procès politique, visant à faire taire par tous les moyens un orateur gênant. C’est bien là que réside la plus grande question du film : comment cette triste représentation peut-elle être à ce point en deçà des enjeux fondamentaux qui la traversent ?

En coulisse

Régulièrement, nous allons nous extraire du tribunal pour suivre les personnages, l’idée étant de déplacer le regard sur les mécanismes sociaux à l’œuvre autour de ce procès. Tamhane prend ainsi le temps de s’attarder sur ce qui précède les audiences, et les suit. Il détaille le quotidien des avocats, du juge, d’un témoin, nous menant vers des enjeux nouveaux. Cette complexité d’approche a certes le problème d’ajouter encore de la distance, aucun personnage n’étant épargné par la mise à nu de son milieu social et culturel, du langage qu’il emploie et des vêtements qu’il porte. Aucune véritable empathie ne peut résister à un regard aussi pointu, d’autant qu’il dénote d’une volonté un peu écrasante de tout ramener à un certain déterminisme social. Mais ce qu’il perd en incarnation, Court le récupère en acuité du regard. Chaque personnage est ainsi observé comme se débattant avec ses propres contradictions : car nul n’est entièrement moderne ou passéiste. Rien ne se résout d’ailleurs jamais vraiment dans Court, ni les affaires, ni les intrigues secondaires. Les atteintes à la liberté d’expression comme les dysfonctionnements de la justice sont présentées comme puisant leurs racines dans un système politique et culturel empli de contre-sens insolubles. Bien conscients des limites de cette apparence de justice, tous, jusqu’au juge lui-même, semblent avoir abandonné l’idée d’une solution. Alors chacun joue sa partition du mieux qu’il peut en fonction de son environnement culturel, alimentant la mascarade. Il n’y a pas de héros, ni d’antagoniste, uniquement des personnages aspirés par un système qu’ils ne semblent jamais vouloir remettre en cause malgré son absurdité. Seul le chanteur, placé en retrait du film, semble épargné par cette grande mystification. Il est après tout le seul personnage qui assume totalement ce qu’il est, et le rôle qu’il a à jouer, et ce d’autant plus que lui seul a réellement à craindre les décisions qui seront actées. C’est à la lumière de ce constat que l’on se rend compte qu’il est plutôt question de la responsabilité politique des individus dans Court. Masquée par l’application faussement impartiale du droit, le film dévoile à quel point elles elle peut être niée par ceux-là même qui se retrouvent à juger celle des autres.

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