Accueil > Actualité ciné > Critique > Cracks mardi 29 décembre 2009

Critique Cracks

Prises entre les murs, par Benoît Smith

Cracks

réalisé par Jordan Scott

Années 1930. Dans un pensionnat de jeunes filles isolé sur une île anglaise, une professeur de plongée hors normes, fantasque et un peu mythomane (Eva Green) ménage un espace de liberté et d’imaginaire pour une demi-douzaine d’élèves privilégiées qui l’idolâtrent telle une cour sa reine. Arrive une nouvelle – venue semble-t-il d’Espagne, mais au prénom italien on ne peut plus suggestif : Fiamma, « flamme » – dont le charme méditerranéen, le caractère aristocratique et rebelle ainsi qu’une lucidité au-dessus de la moyenne de la classe perturbent les rapports de soumission entre la reine et ses courtisanes, déclenchant tour à tour chez les unes et les autres rejet, jalousie et passion. La conjonction du minage intérieur de l’ordre post-victorien, de la perversité des jeunes filles en fleur et des sous-textes lesbiens évoque bien sûr les influences cumulées de films ayant ouvert la brèche, tels que Pique-Nique à Hanging Rock, Créatures célestes ou ce que serait une version filles de Sa Majesté des mouches. Seulement, si les personnages féminins se balancent des regards en coin, des mots trop durs ou trop tendres pour la bienséance, voire des coups, Cracks ne se montre, tristement, jamais en prise avec ce maelström des sentiments qu’il fait sagement tourner à l’image. La réalisatrice Jordan Scott paraît moins touchée par la portée profonde de ce matériau et de ses inspirations que par leur prestige, par ce qu’ils invoquent a priori, par ce que le lecteur du synopsis et de la note d’intention aura déjà anticipé et qu’elle-même n’aura qu’à illustrer.

Pas fille de Ridley Scott pour rien, Jordan use du potentiel de malaise du scénario et des rapports entre personnages de la même façon que de la lumière soignée faisant reluire murs et feuillages – signée John Mathieson, fidèle collaborateur de papa –, des décors lambrissés, des thèmes musicaux redondants ou des plongeons de filles au ralenti : des éléments décoratifs propres à contribuer au seul objectif qu’elle s’est fixé, la création d’une ambiance. C’est donc celle-ci – ou plutôt les éléments qui la constituent, ce qui d’une certaine façon est pire – qui impose son existence sur tout le film. Le drame est que cette création-là est un matériau qui n’a rien d’autre à dire que le soin maniaque qui a été apporté à tous les points de sa fabrication. Scott fait passer sa caméra sur des femmes et des filles qui s’animent et s’émeuvent, mais ce que sa mise en scène en rend montre à quel point ces palpitations ne la concernent en rien en comparaison de la bonne facture de son premier long métrage. Que ses personnages aiment, haïssent, plongent, racontent des histoires, tuent ou ne fassent rien, toutes les scènes dégagent exactement la même tension, parlent le même langage à la joliesse monotone et creuse, formulé par la patte discernable et très professionnelle des couleurs, par les thèmes musicaux redondants.

Cracks est un film bien paradoxal, voire hypocrite. Le mot du titre évoque facilement les fissures propres à lézarder la façade des apparences et des préjugés. Or, en fait de fissures, le film veille à n’en laisser aucune, colmatant soigneusement son édifice jusqu’à en asphyxier tout à fait le contenu ; il énonce sagement des perturbations intimes qui s’expriment en déchirant le corset des convenances, mais refuse à tout prix que l’inspiration de ce matériau fasse bouger son corset à elle. On touche là au stade terminal de l’académisme : un film avec un sujet auto-imposé, mais si soucieux de sa proprette exécution qu’il se détache complètement de quelque sujet que ce soit, qu’il ne raconte rien, qu’il ne fait rien vivre, qu’il ne vit pas.

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