Accueil > Actualité ciné > Critique > Crime passionnel mardi 4 mai 2010

Critique Crime passionnel

Rural polar, par Raphaëlle Pireyre

Crime passionnel

Fallen Angel

réalisé par Otto Preminger

En pleine nuit, dans la même petite vile, un homme débarque par hasard au moment où justement on s’inquiète de la disparition d’une jeune femme. Otto Preminger signe un film noir sur toile de fond rurale, dans une petite communauté dont les habitants ressemblent davantage aux personnages de La Petite Maison dans la prairie qu’aux caïds des bas-fonds de Los Angeles. En dehors du beau couple que forment Dana Andrews et Linda Darnell, le film manque parfois de souffle.

Comme dans Laura, tourné par Preminger un an plus tôt, Crime passionnel s’ouvre sur la disparition d’une jeune femme. Le patron du café le Pop’s Eats s’inquiète de ne pas voir paraître sa belle serveuse Stella. Au-delà de l’attente que ménage le cinéaste avant de faire entrer en scène la vedette Linda Darnell, cette disparition agit comme une sorte de prémonition de ce qui arrivera plus tard dans l’intrigue. C’est également une façon de caractériser déjà le personnage féminin, qui, en se dérobant sans cesse, dévoile à quel point sa beauté vénéneuse est bien trop éclatante pour le rade où elle travaille, comme pour la petite bourgade sans histoires qu’elle habite. Toutes les aventures qui peuvent arriver dans cette ville provinciale, ne peuvent graviter qu’autour d’elle.

Débarqué sans un sou, sans bagage, le jeune Eric Stanton est d’emblée intrigué par cette femme dont l’absence met en émoi toute la petite communauté masculine. C’est comme si le spectateur prenait en cours de route ce film qui commence en pleine nuit par un très beau plan dans lequel la caméra est placée derrière le chauffeur d’un bus qui roule de nuit sur une route de campagne. Le personnage qui sort du bus faute de pouvoir payer la fin de son trajet est sans attaches, prêt à s’engager dans la première aventure que la petite ville où il a par hasard atterri lui offrira. Nous ne saurons pas plus quelles aventures passées l’ont mené à la ruine, que les détails de la prime disparition de la serveuse. Dana Andrews, qui déjà partait en quête de Gene Tierney dans l’opus précédent du réalisateur, s’intéresse ici à la beauté vénéneuse de Stella, jouée par Linda Darnell. La relation entre les deux électrons libres qui ne se voient aucun avenir dans un tel patelin se complique de la présence d’un deuxième personnage féminin, jeune héritière très prude dont Stanton convoite la fortune. June Mills est aussi blonde que Stella est brune, et leurs prénoms soulignent l’opposition stéréotypique des deux incarnations féminines, encore renforcée par la rivalité des deux actrices. Alice Faye qui s’était détournée de la comédie musicale pour s’engager dans des rôles plus dramatiques renonça presque totalement au cinéma en voyant les coupes subies au montage par ses apparitions à l’écran. Laquelle, de la blonde ou de la brune, est l’ange déchu auquel le titre original fait allusion ?

Au cœur de ces rivalités féminines, Dana Andrews, le mauvais garçon, vient conférer au film la touche hard boiled qui insinue l’ambiance du film noir dans un décor provincial qui ne s’y prête pas a priori. Comme un chien dans un jeu de quilles, le personnage d’Eric Stanton est là pour perturber l’équilibre social qui n’attendait qu’un petit déclic pour imploser, et pour révéler les faiblesses de chacun. Fidèle à ce sous-genre du film noir qui mélange réalisme social et intrigue policière, de L’Ombre d’un doute (Hitchcock, 1942) à Last Seduction (John Dahl, 1994), avec Linda Fiorentino et Bill Pullman, Preminger se sert de la petite ville comme d’un microcosme où chacun a sa place prédéfinie, son rôle déterminé. De même que dans Le démon s’éveille la nuit (Clash by Night, Fritz Lang, 1952) où l’ambition de Barbara Stanwyck et la beauté de Marilyn Monroe débordera dans leur petite ville de pêcheurs, Stella/Linda Darnell est trop belle, trop grande, pour le milieu qu’elle occupe. De son désir d’une vie plus large au désir qu’elle fait naître chez les hommes qui l’entourent et l’aiment chacun à leur manière, il n’y a qu’un pas qui fait basculer le film du drame social au drame policier. L’écueil de ce type de scénario est que les personnages veulent tellement quitter la ville morne qu’ils occupent qu’elle perd aussi son charme aux yeux du spectateur. Ainsi, le décor, les rôles secondaires ne semblent pas toujours taillés à la mesure des deux protagonistes qui portent le film sur leurs épaules.

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