Accueil > Actualité ciné > Critique > D’un film à l’autre mardi 12 avril 2011

Critique D'un film à l'autre

Lelouch, mode d’emploi, par Nicolas Maille

D’un film à l’autre

réalisé par Claude Lelouch

D’un film à l’autre, c’est un peu le Lelouch pour les Nuls, un méga-zapping de 90 minutes qui raconte la belle histoire d’un cinéaste gâté qui n’a eu de cesse de jouer au chat et à la souris avec le public et la critique. Un documentaire à la première personne où Claude se fait juge de lui-même pour les cinquante ans des productions Films 13. De l’auteur d’Un homme et une femme, rien de surprenant. Mais le documentaire souffre parfois d’une totale subjectivité qui empêche un vrai recul critique et une mise en perspective qui n’aurait pas été inintéressante sur la question du cinéma populaire.

Lelouch aime entourer ses films de petites légendes [1]. Ainsi, D’un film à l’autre n’était pas destiné à une sortie en salles. À l’origine du projet, il y avait avant tout l’envie de laisser un témoignage à ses enfants et à sa famille, de leur raconter son itinéraire d’un cinéaste gâté (pour reprendre le titre de l’autobiographie de Lelouch sortie il y a quelques années). Mais, les Films 13, sa maison de production, fêtant cette année leurs cinquante ans, un film en forme d’hommage en cinémascope sur grand écran était donc justifié. Il y a donc eu JLG par JLG, il y a maintenant Lelouch par Lelouch. Point de montage audacieux à la Godard cependant. En conteur populaire, le cinéaste balaie simplement et chronologiquement l’ensemble de sa carrière, juxtaposant les images de ses propres films aux dépens d’autres œuvres produites par les Films 13. Seul Molière d’Ariane Mnouchkine a droit aux honneurs de la rétrospective. Les plus oubliables Entre adultes, faible marivaudage de Stéphane Brizé, et Nos amis les Terriens de Werber sont quant à eux... oubliés !

On le sait, Lelouch divise : entre les inconditionnels qui le suivent (quoique ces dernières années, avec l’affaire des Parisiens, cette adhésion du public se soit quelque peu érodée) et ceux qui n’y voient que naïveté, répétition, roman de gare... Dans une moindre mesure, il pâtit un peu d’une réputation à la Luc Besson auprès des cinéphiles et de tous les a priori qui germent dès qu’il est question de films populaires. Derrière ce documentaire, il y a très certainement un pied de nez fait à l’encontre de cette critique qui n’a jamais été tendre avec lui (sous-entendu : qui ne l’a jamais vraiment compris) et qui de toute façon n’aurait rien entrepris sur lui [2]. C’est ce qui peut expliquer ce parti pris de totale subjectivité, à la fois force et faiblesse du documentaire. On aurait aimé qu’il donne la parole à des acteurs ou des proches collaborateurs, histoire d’avoir un peu de recul sur son travail. Certes, le cinéaste n’est pas toujours tendre avec son propre travail. Cependant, la critique est toujours plus facile quand elle est maîtrisée, qu’elle provient de soi et non de l’extérieur. Mais bon, après tout, Lelouch produit, Lelouch écrit, Lelouch filme (c’est d’ailleurs l’un des rares cinéastes à avoir longtemps cadré lui-même ses films). Qui mieux que Lelouch pouvait se raconter ?

Il serait faux, en tout cas, de penser que Lelouch cherche, avec D’un film à l’autre, une nouvelle reconnaissance. Cette auto-ciné-biographie est simplement en parfaite cohérence avec son auteur et parfaitement lisible pour le public. Il offre ainsi une introduction à son œuvre qui donne souvent, il faut le reconnaître, envie de (re)découvrir certains de ses films. De fait, le cinéaste voit sa filmographie comme un bolide lancé à cent à l’heure, avec son lot de dérapages et de reprises de contrôle. Pour appuyer cette idée, il propose en ouverture plus de cinq minutes d’un court-métrage inédit, un long plan séquence en caméra subjective où le cinéaste expérimentateur s’est donné comme mission de traverser Paris un dimanche matin, d’une traite et sans s’arrêter aux feux rouges. (Notons que l’on retrouve un plan-séquence presque identique dans Le Chat et la Souris, film avec Michèle Morgan et Serge Reggiani). Il n’hésite pas ainsi à pointer du doigt les ratés de sa filmographie comme Un homme qui me plaît ou encore Un homme et une femme, vingt ans déjà suite de son plus grand succès mais dont la structure complexe a pu dérouter le public. Il passe par contre beaucoup plus rapidement sur les échecs successifs rencontrés à la fin des années 1990, comme Hasards ou coïncidences et Une pour toutes, films moins défendables ? Plus intéressante est la manière dont il met en perspective ces échecs artistiques ou publics comme moteurs dans la naissance de ses grands succès publics. Un homme et une femme, Itinéraire d’un enfant gâté, Roman de gare ont germé dans des périodes de remise en cause et de nécessité, pour la survie des Films 13, de produire une œuvre qui fédère.

S’il y a une chose que véhicule bien D’un film à l’autre, c’est en tout cas le véritable amour de Lelouch pour le genre humain et pour les acteurs. Contrairement à certains cinéastes de la Nouvelle Vague qui ont souvent, avant le réel, le cinéma comme première référence [3], il use de la caméra comme d’un instrument. Elle est à la fois actrice et médiatrice d’expérimentations sur la matière humaine. Des expérimentations qui ont souvent un même point de départ – un homme, une femme – et un même but : tenter de trouver le mode d’emploi des relations amoureuses. Dans cette logique, chez Lelouch, l’acteur n’est pas un simple exécutant, mais il y amène aussi son expérience, son vécu. D’ailleurs, la grammaire cinématographique de Lelouch assez simple (prédilection pour le plan-séquence, alternance gros plans/plans larges) favorise cette ouverture d’espace d’improvisation où l’acteur pourra se sentir en confiance et dépasser le simple jeu. Forcément, ce parti pris sans filet est beaucoup plus aléatoire car il laisse place au hasard et à la possibilité que, comme dans la vie, l’alchimie ne prenne pas [4]. Ce fut le cas notamment sur le film À nous deux, où le duo Deneuve et Dutronc donnaient à Lelouch l’impression de jouer côte à côte sans jamais vraiment se rencontrer. Mais elle peut donner aussi lieu à des miracles. On passera sur l’anecdote de Luchini déstabilisé par Tapie lors d’une scène semi-improvisée pour retenir l’extrait choisi des Misérables avec Annie Girardot. Filmée sobrement en gros plan, l’actrice (qui a obtenu un césar pour ce rôle) livre une prestation troublante où l’on ne sait plus si c’est la mère Thénardier ou la femme Girardot qui s’adresse à nous.

Pas sûr que D’un film à l’autre fasse virer de bord les réfractaires de Lelouch, sûrement agacés par ce trop-plein de subjectivité. Ces derniers pourront néanmoins se rattacher aux anecdotes sur ses débuts quand il était reporter puis assistant de Mikhaïl Kalatozov sur le film Quand passent les cigognes. Ils retiendront que Lelouch a aussi clipés les icônes yé-yé dans de nombreux scopitones – ce qui a sûrement cultivé son goût pour la musique (Francis Lai est un peu son Michel Legrand) et pour les chanteurs/chanteuses populaires. Ils verront aussi un témoignage fort, les derniers essais de Patrick Dewaere pendant les répétitions de Édith et Marcel, juste avant son suicide. Les fidèles du cinéaste, quant à eux, se laisseront embarquer dans ce voyage hommage. Et devant le kaléïdoscope d’images de tous les grands acteurs et actrices qui ont joué dans ses films (c’est le même montage qui était à la fin de Ces amours-là, pendant « fictif » du documentaire), on se dit quand même que cet homme a connu de belles histoires et nous a offert de belles rencontres.

Notes

[1Prenons Roman de gare par exemple : pour se protéger des attaques de la critique, il avait d’abord tourné le film avec un pseudo avant de révéler la supercherie.

[2Comme il le rappelle, il en a fait les frais dès son premier film, quand un journal de l’époque titrait « Retenez bien son nom... vous n’en entendrez plus jamais parler. » Plus tard, c’est une conversation avec Truffaut (alors aux « Cahiers du Cinéma ») qui serait à l’origine d’un divorce avec les cinéphiles. C’était au moment d’Un homme et une femme. À Truffaut qui le félicite pour le film récompensé à Cannes et aux Oscars, Lelouch aurait répondu : « Vous, cinéastes de la Nouvelle Vague, je vous dois beaucoup, car vous m’avez montré ce qu’il ne faut pas faire. »

[3C’est le cas de nombreux cinéastes de « l’intertextualité », comme Brian De Palma par exemple.

[4C’est ce qui le différencie d’un Demy qui avait pourtant, lui aussi, le sens du populaire. En effet, chez le cinéaste nantais, la phase de préparation de tournage était très importante, le jeu, les mouvements des acteurs étaient calés telle une chorégraphie laissant peu de place sur le plateau à la spontanéité.

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