Dans la brume
Dans la brume
    • Dans la brume
    • (V Tumane)
    • Russie, Lettonie, Allemagne, Pays-Bas
    •  - 
    • 2012
  • Réalisation : Sergei Loznitsa
  • Scénario : Sergei Loznitsa
  • d'après : le roman Dans la brume
  • de : Vasil Bykov
  • Image : Oleg Mutu
  • Son : Vladimir Golovnitski
  • Montage : Danielius Kokanauskis
  • Producteur(s) : Heino Deckert
  • Interprétation : Vladimir Svirski (Souchénia), Vlad Abashin (Bourov), Sergei Kolesov (Voïtik), Vlad Ivanov (le commandant en chef), Julia Peresild (Anelia), Nikita Peremotovs (Gricha), Kirill Petrov (Koroban), Dmitrijs Kolosovs (Mitchouk)…
  • Distributeur : ARP Sélection
  • Date de sortie : 30 janvier 2013
  • Durée : 2h10
  • voir la bande annonce

Dans la brume

V Tumane

réalisé par Sergei Loznitsa

Biélorussie, 1942. Deux hommes dissimulés dans une forêt se préparent à rendre visite à un troisième, le camarade Souchénia, résistant comme eux mais accusé de trahison. Si le spectre de la Seconde Guerre mondiale hantait déjà My Joy, Dans la brume l’aborde de front pour interroger toujours la possibilité du Bien au sein d’une société humaine.

Dès son premier plan, Sergei Loznitsa affirme et communique une implication physique dans l’univers de son récit. Il nous y pose et nous laisse débrouiller les fils de nos perceptions : à la suite de soldats et de leurs prisonniers, nous arrivons sur la place boueuse d’un village, entendons le mot « Wehrmacht » et devinons la mise à mort des prisonniers. Lorsque par la suite nous nous retrouvons dans la forêt – magnifiquement rendue par une photographie toute en subtilités –, l’identité des deux hommes comme le motif de leur visite nous sont obscurs. Ce n’est que bien plus tard que nous apprendrons qu’à la pendaison inaugurale, Souchénia a mystérieusement échappé et qu’il est dès lors condamné à être exécuté par ceux de son propre camp.

S’accordant à la période trouble qu’il tente de restituer, Loznitsa met le spectateur dans l’obligation constante d’élucider ce qu’il a en face de lui. Non seulement les données informatives sont maigres, mais les personnages font preuve d’une retenue qui rend leurs émotions comme leurs intentions difficiles à cerner. C’est cependant le parti pris visuel du cinéaste qui reste le plus frappant. Loznitsa met en place un système de vision bloquée : il déroule de longs segments narratifs en nous refusant la vision globale que pourraient fournir cadrage élargi ou montage. Au champ vient rarement répondre un contrechamp et c’est ainsi une part importante de l’action qui reste soustraite à notre regard. Le cinéaste nous fait sentir notre confinement dans le cadre ou nous place au contraire face à ce que les personnages eux ne voient pas. Dans la brume instille le vif sentiment que, pour un personnage comme pour le spectateur, voir une chose équivaut à ne pas voir toutes les autres. Du fait de l’inconfort ainsi produit, le sort des personnages résonne un peu plus en nous : enserré dans une voie quasiment toute tracée, chacun semble constamment entouré de points aveugles, qui se transforment bientôt en nouvelles menaces, en nouvelles catastrophes.

D’énigme en énigme et au gré de trois grands flashbacks, nous évoluons dans ce monde qui a la même opacité que le nôtre. Loznitsa évite habilement les écueils courants de la reconstitution historique – les excès de contextualisation, de romanesque et de lieux communs. Mettant l’accent sur des détails aussi concrets qu’intemporels, plutôt que d’accumuler les fétiches historiques, il donne vie à son univers. Son film n’est pourtant qu’en partie naturaliste et joue tout autant sur un registre symboliste. Dans My Joy, on observait déjà une discordance entre les actes des uns et leurs répercussions sur les actes des autres : à un acte d’indulgence ou de générosité répondait généralement un acte agressif. Loznitsa reprend ici ce même schéma en le poussant plus loin : la figure du Bien qu’il met en scène à travers le personnage de Souchénia touche au surnaturel, à la sainteté. Elle produit des images marquantes : celle d’un homme frigorifié qui ne pense pourtant pas une seconde à s’approprier les vêtements chauds du cadavre voisin, qui s’obstine plutôt à porter celui-ci sur son dos pour le maintenir à distance des corbeaux. De façon plus abstraite, il s’agit de l’image d’un homme qui n’est pas atteint par la déliquescence qui l’entoure et qui donc la révèle.

Mais à mesure que le film progresse, celui-ci se met à ressembler de plus en plus à une mécanique bien huilée et ses personnages aux rouages d’une démonstration. Ce qui était au départ une expérience de l’opacité finit par souffrir d’un excès de clarté. Quelques éléments malvenus – un monologue qui explicite les enjeux du film, un plan final littéral – finissent de faire tomber le masque de vie que le cinéaste avait su donner à son récit. Comme dans My Joy, il s’obstine à le refermer par une conclusion facile, qui appauvrit le film dans son ensemble. Sa maîtrise est indéniable, dommage qu’il n’ait pas su finalement lâcher prise.