Accueil > Actualité ciné > Critique > Dark Horse mercredi 14 mars 2007

Critique Dark Horse

Les mondes parallèles, par Camille Pollas

Dark Horse

Voksne Mennesker

réalisé par Dagur Kári

Pour vivre, Daniel peint des déclarations d’amour. Déconnecté de la vie réelle, il passe son temps à traîner avec son ami Papy qui, à son opposé, est d’une droiture maniaque. En filmant des personnages confrontés à leurs responsabilités, le réalisateur de Nói Albínói confirme un univers singulier, légèrement parasité par une histoire à la moralité pesante.

Les personnages de Dark Horse naviguent en parallèle de la société. Daniel plane au-dessus, son ami Papy plutôt en dessous, comme écrasé par les règles de vie qu’il s’impose. Daniel ne comprend pas le système fiscal du pays, les règles de travail. Il vit de graffitis, des déclarations d’amour peintes sous les fenêtres de femmes désirées et commandées par leur amant ou prétendant. Il pratique une sorte de sérénade moderne avec professionnalisme et naturel. La marginalité de Daniel n’est pas dans le refus de la société mais dans celui de quitter sa liberté d’éternel adolescent.

Sur ce thème classique de l’homme enfant, Dagur Kári fabrique un film aux formes originales. Daniel-rebelle impliquerait une approche sociale. Daniel-adulte-totalement-irresponsable, Dark Horse resterait un film purement comique. Ici, Daniel fluctue entre son monde de rêve et l’autre, où des règles existent, auxquelles il se retrouve peu à peu confronté. Le face à face avec un employé de l’administration fiscale, au début du film, révèle la distance psychologique qui sépare ces deux hommes. L’employé ne peut qu’être soupçonneux devant 5 euros déclarés en quatre ans, Daniel ne peut comprendre le problème. En refermant la porte du bureau, il remet ses écouteurs, rentre dans sa petite voiture ronde. Rien n’indique la rage, la moindre colère ou peur d’une sanction, même pas qu’il s’en fout, il est au-delà. Entre la musique (calée sur l’écoute de Daniel), les sons doux ou sifflants sans sources visibles ou imaginables, entre le noir et blanc au grain très apparent et les rues désertes de Copenhague, tout pousse vers son petit monde où il est seul et serein, avec des incursions de quelques terriens tranquilles.

À son opposé, Papy est droit. Papy veut devenir arbitre mais il a oublié que le football est surtout un jeu. Pour lui, c’est des règles avant tout. De même, dans la vie, il tente vainement d’obéir à des règles strictes. L’amitié paraît immuable entre les deux jeunes, différents, mais proches par leurs singularités respectives. Comme entre The Dude et Walter Sobchak, dans The Big Lebowski, leur opposition n’empêche pas une relation qui dévie le manichéisme. C’est la réussite de Kári pour ces personnages mais les limites du modèle face à celui du juge. Tardivement amenée, montée en parallèle, l’histoire de ce père de famille, travailleur rangé en proie aux doutes existentiels qui profite d’un voyage d’affaires pour tenter de s’évader d’un chemin tracé, impose une morale pesante à laquelle le film avait jusque-là relativement échappé.

Dark Horse est ce qui pourrait s’appeler un film-atmosphère, une œuvre où l’ambiance particulière qui s’en dégage joue fortement sur la manière d’appréhender l’intrigue. Découpé en chapitres plus ou moins autonomes, le récit suit l’ouverture de Daniel. La force de ce découpage est de calquer sa désinvolture sur le regard du spectateur face au récit. Lorsque, ayant rencontré Francesca, aussi lunaire que lui, il se retrouve obligé de faire face à son avenir, même sa rapide fuite apparaît comme paisible. La construction de la narration permet ainsi de voir la seconde partie du film avec un certain recul par rapport à la détresse de Daniel. C’est assez tardivement que l’histoire se précipite lorsqu’une perturbation majeure fait évoluer les personnages. Alors qu’au début, chaque élément semble esquisser un horizon au récit, c’est en fait la création d’une ambiance par les réactions de Daniel et la mise en scène. Arrivé au moment où tout s’emballe, alors que lui-même réagit, l’habitude est prise de regarder le film avec la distance qui sépare son petit monde de la réalité. Dagur Kári a l’habileté de conserver jusqu’à la fin des scènes contemplatives qui transportent dorénavant plus le spectateur que les personnages. Dans le bus qui traverse un bout de désert espagnol, la description que fait le guide des pierres, pourtant purement technique, devient tout à coup poétique, une scène qui tranche avec les difficultés que vit Daniel. C’est peut-être pourquoi il ordonne au chauffeur de stopper le bus et s’enfonce dans cette nature figée comme au-dessus des hommes. Une scène où il comprend à la fois qu’il est un peu pareil à ces cailloux, qu’il ne pourra pas le rester, et qu’au fond ce n’est pas grave. S’il est dommage que le scénario ramène Dark Horse à une morale un peu fourre-tout, il restera après le film le souvenir de son atmosphère, la marque de fabrique en devenir de Dagur Kári.

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