Accueil > Actualité ciné > Critique > De l’autre côté de la porte mardi 10 mars 2015

Critique De l'autre côté de la porte

À demeure, par Damien Bonelli

De l’autre côté de la porte

Tobira no Muko

réalisé par Laurence Thrush

Après In the Family, qui datait déjà de 2011, E.D. Distribution récidive aujourd’hui en assurant la sortie dans les salles françaises d’un premier long-métrage réalisé cette fois-ci en 2009 par un illustre inconnu, Laurence Thrush. Autant dire une éternité à l’échelle d’une économie où des films indépendants aussi ténus et singuliers ont peu de chances de faire entendre leurs voix en dehors des quelques festivals où ils ont été primés. Cette exhumation tardive mais salutaire confirme l’importance d’un travail qui consiste aussi à savoir s’inscrire à rebours des engouements du jour pour écrire une autre histoire du cinéma indépendant. Une histoire qui se double d’une géographie sans frontières, dans laquelle un Britannique expatrié à Los Angeles décide un jour de planter sa caméra au Japon pour y tourner, dans une langue et une culture qui lui sont étrangères, une fiction inspirée du phénomène fascinant des hikikomori.

Malaise dans la civilisation

Ce terme désigne à la fois une pathologie et ceux qui en souffrent, généralement des adolescents qui, du jour au lendemain, restent confinés dans leurs chambres par peur d’affronter le monde. Cette désocialisation radicale touche de plein fouet leurs familles, victimes collatérales d’un isolement impossible à surmonter pour ces jeunes en l’absence d’une intervention extérieure, que les proches ne sollicitent qu’en dernier recours, la honte de reconnaître la présence d’un hikikomori primant souvent sur la nécessité de leur venir en aide. C’est le drame d’Hiroshi (Kenta Negishi, qui l’a lui-même vécu) et de dizaines milliers d’autres littéralement incapables d’intégrer un modèle social nippon jugé aussi rigide qu’anomique.

La force de Laurence Thrush tient à sa volonté délibérée de dérober à notre regard la souffrance psychique de ce garçon ordinaire dès le moment où il ne quittera plus sa chambre. Comme sa mère, son père et son frère cadet, le spectateur se trouve de l’autre côté de la porte et ne verra pratiquement plus Hiroshi, si ce n’est la découpe de son ombre lorsqu’il descend furtivement la nuit dans la cuisine pour piller le frigidaire. L’importance du hors-champ procède de toute évidence ici d’un refus de tout ethnocentrisme, même si les hikikomori ont essaimé depuis longtemps en Occident. Peu enclin à « expliquer les raisons ou les causes de l’enfermement volontaire », le réalisateur préfère « montrer comment les actes d’un membre de la famille rejaillissent sur les autres » [1]. En faisant ce choix, Thrush se donne également les moyens de tourner un film d’horreur, dans lequel un monstre mutique élit domicile dans une banlieue pavillonnaire, jusqu’à l’arrivée d’un exorciste.

Quelques séquences introductives suffisent à mesurer la détresse d’Hiroshi, notamment celle au cours de laquelle il engage une conversation avec une inconnue, qui l’accable rapidement de ses histoires de bureau. Sa politesse souriante mâtinée de désarroi trahit toute l’incompréhension qui le gagne face aux trivialités de cette existence programmée. Rythmée par les aller-retours entre sa maison et la salle de classe, la sienne n’est pas moins désespérante. Les plans larges privilégiés pendant la première demi-heure ouvrent pourtant à Hiroshi des lignes de fuite, qui sont autant d’échappées illusoires dans lesquelles il s’engouffre momentanément, le temps de faire l’école buissonnière, avant de se heurter à des barreaux invisibles. Si la société est une prison, pourquoi quitter la cellule de sa chambre à coucher ? semble-t-il se demander. « Je voudrais que tout le monde disparaisse », écrit plus tard Hiroshi à sa mère sur un bout de papier. Voilà pour lui la terrifiante condition de la seule liberté pensable.

Le grand absent

De ce film où le personnage principal est escamoté presque d’emblée, le grand absent n’est pas nécessairement celui que l’on croit : il s’agit évidemment du père, chez qui le déni le dispute à l’impuissance devant la gravité de la situation. La scène où celui-ci tente, en vain, d’extraire par la force son aîné de sa chambre est symptomatique d’un effondrement de l’autorité parentale traditionnelle. Soucieux de préserver les apparences, cet homme finira lui aussi par être évacué du récit, n’ayant plus aucun rôle à y jouer. Mais Thrush est trop subtil pour se risquer à des raccourcis didactiques sur la famille japonaise. S’il parvenait à quitter sa chambre, Hiroshi souhaiterait quand même, contre toutes attentes, vivre avec son père, griffonne-t-il en réponse à une question de sa mère. Quant au petit frère, manifestement plus équilibré, il souffre d’être rejeté par les camarades de sa nouvelle école, probablement davantage qu’Hiroshi ne l’a jamais été avant son burnout. Il faut saluer ici les comédiens, presque tous des non-professionnels, qui interprètent ces personnages avec une justesse lavée de tout pathos, à l’unisson d’un noir et blanc à la sobriété étudiée mais sans afféterie. L’usage parcimonieux de la musique – une électronique discrète et poignante signée par Pan American –, est l’unique effet de style que s’autorise ce film travaillé par une exigence constante de réalisme, mais que seule la fiction pouvait rendre possible.

Notes

[1Entretien avec Laurence Thrush, http://bit.ly/1wgLnvk.

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