Accueil > Actualité ciné > Critique > Derrière la colline mardi 9 avril 2013

Critique Derrière la colline

Lumière d’août, par Alice Leroy

Derrière la colline

Tepenin Ardi

réalisé par Emin Alper

Révélé l’an dernier au festival de Berlin et distingué par plusieurs récompenses et une mention spéciale du jury, le premier long métrage d’Emin Alper impressionne. Improbable western hypnotique dans la wilderness anatolienne, Derrière la colline déplie ses visions hallucinées dans une narration elliptique menée de main de maître et servie par un casting sans fausse note.

On est forcément tenté de comparer Emin Alper à son compatriote, Nuri Bilge Ceylan, tant ses longs plans sur des paysages sauvages semblent exprimer les tourments de ses personnages ; mais c’est dans la littérature que son film trouve le plus grand écho : celle de Yashar Kemal, pourfendeur du régime turc et auteur de la trilogie Au-delà de la montagne, ou celle de William Faulkner et de sa peinture du sud des États-Unis comme une nature grandiose et poisseuse. Dans ces paysages hors du temps, les rapports humains obéissent à des lois non écrites : Faik, patriarche grande gueule et propriétaire attaché à sa terre, mène ses troupes en vociférant consignes et invitations. Tous s’y plient sans rechigner, à commencer par le placide Mehmet, métayer dont toute la famille est au service du vieil homme. Le fils et les petits-enfants de Faik viennent passer quelques jours dans la maison de leur aïeul, mais les tranquilles journées d’été au creux de la vallée sont bientôt assombries par la menace indistincte de nomades, dont Faik prétend qu’ils occupent illégalement ses terres pour faire paître leurs troupeaux de chèvres. Pour leur apprendre sa loi, le coriace patriarche décide de garder une chèvre en otage et de la sacrifier à l’occasion d’un festin nocturne.

La grande qualité d’écriture du film le maintient dans un état de constante incertitude quant à la réalité de cet ennemi qui demeure invisible et dont les seules exactions pourraient tout autant être l’œuvre des membres de la petite communauté, soudée par la peur et le mensonge. Creusant ce sillon paranoïaque, Emin Alper regarde ses personnages s’enfoncer dans une terreur irrationnelle tandis qu’ils scrutent le sommet des collines alentours, attendant la venue d’un improbable assaillant. On pense aux Chiens de paille de Peckinpah, autre plongée vertigineuse dans une communauté isolée dont l’unité fondée sur des non-dits exige de condamner plus d’innocents qu’elle ne rend une quelconque justice. Chez Alper pourtant, la paranoïa prend un air de comédie noire, tant les personnages y sont gargantuesques, à l’image de Faik et Mehmet. De cette communauté d’où les femmes sont pratiquement exclues, le cinéaste tire une réflexion remarquable sur la masculinité en Turquie, les générations successives offrant autant de contrepoints au modèle de leurs aînés. Nanti d’un fils poète et geignard et d’un petit-fils rendu fou par son expérience de la guerre, le patriarche autoritaire Faik a bien du mal à reconnaître les siens comme ses égaux, si bien qu’à travers ces trois générations d’hommes, les fils semblent toujours décevoir leurs pères. Mais la communauté familiale offre aussi une allégorie d’un modèle politique où le charisme et la tradition qui fondaient l’ordre social tendent à disparaître avec Faik et Mehmet – dont l’obéissance se fait moins servile et plus séditieuse à mesure que progresse l’intrigue. Aussi la menace nomade pourrait-elle tout autant invoquer cet ennemi intérieur kurde que la Turquie désigne comme une menace terroriste.

Dans l’aube incertaine qui ouvre le film, la caméra oscillant entre les frêles troncs de jeunes bouleaux instaure d’emblée un rythme transi, que les vrombissements continus d’abeilles et de grillons et le bruissement des feuilles secouées par le vent perpétuent tout au long du film. Plus encore que les visions guerrières du jeune Zafer, ou que les errances nocturnes de Suleyman, le fils du métayer, adolescent sauvage et mutique, c’est cette nature bruissante de craquements et de cris d’animaux qui confère au film sa puissance hypnotique. Seule interruption de cette partition fascinante, une musique malvenue donne au film une conclusion qui, en inscrivant les péripéties des personnages dans un registre grotesque, le fait basculer dans l’ironie là où un montage elliptique et une perception entomologique avaient jusqu’alors ancré ses états d’alarme dans le registre de la transe et de l’hallucination.

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