Accueil > Actualité ciné > Critique > Des nouvelles de la planète Mars mardi 8 mars 2016

Critique Des nouvelles de la planète Mars

Chaos fantaisiste, par Juliette Goffart

Des nouvelles de la planète Mars

réalisé par Dominik Moll

Des nouvelles de la planète Mars est la troisième collaboration de Dominik Moll avec le scénariste Gilles Marchand, après Harry, un ami qui vous veut du bien et de Lemming sortis respectivement en 2000 et 2005. Ces trois films reposent sur un même principe narratif emprunté à Théorème de Pasolini : une famille est soudainement bouleversée par l’intrusion d’un homme (ou d’un couple) mystérieux et s’avoue à elle-même ses manques et ses frustrations pour vivre ensuite une forme de renaissance. Si, pour montrer « ce malaise de la civilisation », le cinéaste avait fait le choix avec Harry un ami qui vous veut du bien d’un thriller horrifique hanté par Shining de Kubrick et le suspense hitchcockien, Des nouvelles de la planète Mars est au contraire une comédie inégale dont le sel réside cependant dans le surgissement de l’insolite au cœur de la normalité.

Erreur d’aiguillage

« L’intrus » est ici Jérôme (Vincent Macaigne), un trentenaire extravagant et bizarre, idolâtre de Carole Gaessler [1], qui, après avoir attaqué avec un hachoir son collègue informaticien Philippe Mars (François Damiens), s’incruste chez lui pour fuir l’hôpital psychiatrique. Face à ce personnage parasite, Philippe, qui est un quadragénaire cadre et père de famille divorcé, prend conscience de son isolement et de ses faiblesses : sa soumission à son entreprise qui lui impose sans vergogne des tâches supplémentaires, son impossibilité de communiquer avec son jeune fils végétalien et sa fille accro aux études. Par la confrontation entre l’exubérante folie de Jérôme et la solitude résignée de Philippe, Dominik Moll cherche à faire une satire de la société contemporaine, et, en particulier, de son « autisme », qui passe hélas par des symboles trop appuyés et une certaine tendance à la caricature. Ainsi la ville est constamment associée au repli sur soi – Philippe ne sort jamais de son quartier parisien aux rues presque vides, et n’y croise que des voisins étonnamment hostiles – tandis que la province sera le lieu de l’échappée libératrice du personnage, le temps d’une embardée « engagée ». Le plus gênant est la récurrence excessive du thème du végétalisme et de la cause animale qui, par moments, transforment le film de Moll en film lourdement militant. Tout se passe comme si l’exposé du jeune fils végétalien rappelant que, pour les animaux, « la vie est un éternel Treblinka », avait phagocyté la comédie.

La tempête Macaigne

Néanmoins, à l’instar du dernier film de Bruno Podalydès, Comme un avion, et de celui de Bouli Lanners, Les Premiers, les derniers, Des nouvelles de la planète Mars est avant tout une comédie symptomatique « d’après crise » qui donne la parole aux marginaux afin de permettre aux héros épuisés du monde moderne de prendre le large, et peut-être enfin, de trouver plus de sens à leurs vies. À l’inverse de nombreuses comédies françaises récentes qui sont dénuées d’inventivité, Des nouvelles de la planète Mars fait preuve d’un humour carnavalesque et absurde où l’imaginaire, les adultes les plus farfelus et les enfants finissent par imposer leur loi au petit monde trop réglé de Philippe Mars.

Cet appréciable vent de fantaisie doit beaucoup au personnage de Jérôme, véritable tornade comique ambulante qui fait régner le chaos à coups de hache dans les open spaces et de camping sauvage, d’élevage de grenouilles et de moussaka ratée dans l’appartement des Mars. Vincent Macaigne incarne parfaitement, par des envolées survoltées et touchantes, ce personnage maladroit et sans-gêne semblant sorti d’un cartoon de la Warner.

Le goût de l’étrange

Le scénario cultive même les échappées oniriques, voire parfois une certaine poésie, pour représenter l’intériorité troublée de Philippe. Le film s’ouvre ainsi sur un songe où le personnage, déguisé en cosmonaute, flotte à des kilomètres de son appartement. Ce rêve, qui sera récurrent, devient la métaphore flottante d’un personnage « en orbite », tenu à l’écart de sa propre vie et de ses enjeux, tâchant de revenir progressivement auprès de lui-même. Dans ces séquences fantasmatiques qui trouent la continuité du réel et renforcent du même coup l’atmosphère de confusion grandissante, on reconnaît une forte inspiration « lynchienne » : Dominik Moll reprend à la fin de son film l’apparition d’un micro monde parallèle, à l’instar de la fameuse « red room » de Twin Peaks , d’où les parents défunts de Philippe, arborant un sourire étrangement figé comme le couple de retraités de Mulholland Drive, s’adressent à leur fils pour la dernière fois. Si la comédie de Dominik Moll ne prétend pas accéder aux vertiges angoissants du cinéma de Lynch, on ne peut que louer son inspiration cinéphile et son goût de la référence.

Notes

[1Une présentatrice du journal du soir de France 3.

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