Accueil > Actualité ciné > Critique > Deux sœurs pour un roi mardi 1er avril 2008

Critique Deux sœurs pour un roi

Les bouffonnes du roi, par Fabien Reyre

Deux sœurs pour un roi

The Other Boleyn Girl

réalisé par Justin Chadwick

Parmi la flopée de jeunes et jolies actrices américaines presque plus présentes en couvertures des magazines que sur les plateaux de cinéma, Natalie Portman et Scarlett Johansson font partie des rares à avoir une filmographie dense et crédible. La première a tourné pour Tim Burton, Amos Gitaï ou Wong Kar Wai ; la seconde, nouvelle égérie de Woody Allen, compte déjà à son actif des films de Sofia Coppola, Brian de Palma ou encore Joel et Ethan Coen. Autant dire que la case quasi obligée du teen-movie ou du film d’horreur, très peu pour elles. Et pourtant : les deux comédiennes ont beau être belles, talentueuses et célèbres, elles n’en sont paspour autant une garantie de succès au box-office. La solution ? Conjuguer un sujet prestigieux, potentiellement oscarisable (ici, la lutte que se livrèrent les sœurs Boleyn pour obtenir les faveurs d’Henry VIII) à une mise en scène et un ton susceptibles de retenir l’attention d’un public adolescent. Et offrir aux deux stars des rôles à contre-emploi afin de démontrer toute l’étendue de leur talent. Le résultat est impayable, soit presque deux heures de franche rigolade qui évoquent une sorte de Newport Beach (récente série télé pour ados à succès) à la cour d’Angleterre. L’intégralité du casting semble tout droit sortie des pages de Vogue : Natalie Portman so chic dans une robe verte-bonbon à la menthe, Jim Sturgess (dans le rôle de George Boleyn, le jeune frère) looké comme s’il était le guitariste d’un groupe anglais électro-punk, ou encore – notre préféré – Eric Bana, qui compose un Henry VIII extrêmement pensif, visiblement très préoccupé par son impeccable plastique de metrosexuel (barbe courte parfaitement taillée, abdos soigneusement sculptés – dommage que l’on ne nous montre jamais à quoi ressemblaient les Club Med Gym au XVIe siècle).

En dépit de ces affolantes caractéristiques physiques, les héros du film ne rigolent pas du tout, eux (dommage, leur dentition est parfaite, de quoi faire taire à jamais la mauvaise réputation des dentistes anglais). Il faut dire que tout ce qui est raconté est plus ou moins basé sur des faits réels (le scénario signé Peter Morgan, déjà auteur de celui de The Queen de Stephen Frears, est adapté d’un roman de Philippa Gregory) et qu’à l’époque, les têtes couronnées n’y allaient pas de main morte question scandales et autres secrets bien gardés. La version proposée par le réalisateur Justin Chadwick nous raconte comment le Roi, désireux de se trouver une maîtresse qui pourra lui donner un fils, jette son dévolu sur Mary Boleyn (Scarlett Johansson), qui n’avait rien demandé alors que sa sœur Anne (Natalie Portman) était pressentie. Mary tombe enceinte, accouche d’un garçon mais déjà, Henry n’en veut plus : revenue d’un séjour en France, Anne a appris l’art de la séduction et compte bien prendre sa revanche. Véritable mante religieuse, elle envoie sa sœur à la campagne, s’arrange pour faire annuler l’union d’Henry VIII et Catherine d’Aragon et convainc le roi de faire d’elle sa reine. Oui, mais voilà : Anne accouche d’une fille à son tour et commence à se demander ce qui lui arrivera si elle ne donne pas naissance à un héritier mâle.

On ressort du film en se disant que les créateurs de Melrose Place n’ont rien inventé : coucheries, duperies, morts atroces, coups bas et autres manipulations sont au cœur de l’intrigue, faisant fi de tout le contexte historique indispensable à la juste compréhension de l’histoire – les liens complexes unissant Henry VIII à l’église catholique et les répercussions de son "divorce" d’avec Catherine d’Aragon ne sont évoqués que dans le dernier tiers (le refus de cette désunion par le Pape conduira l’Angleterre à se séparer de l’église de Rome, laissant le champ libre au protestantisme). Le réalisateur n’est intéressé que par l’opposition entre les deux Boleyn, la douce et pure Mary se faisant berner du début à la fin par sa garce de sœur, une arriviste hystérique que Justin Chadwick prend beaucoup de plaisir à rendre détestable – probablement pour mieux faire passer la pilule de son sort tragique. C’est peu dire qu’on a vu les deux actrices en meilleure forme : au concours du meilleur accent british, Scarlett gagne haut la main, ce qui permet d’oublier de temps en temps son jeu proche de l’anémie. On l’aurait toutefois préférée dans le rôle d’Anne, à la place d’une Natalie Portman beaucoup trop contente de jouer les méchantes : l’envie de lui donner quelques claques pour la faire taire se fait de plus en plus pressante au fur et à mesure que le film avance. Autour d’elles, le reste du casting se contente d’assurer le minimum syndical, particulièrement Eric Bana, qui semble constamment se demander ce qu’il fait là. La mise en scène, inexistante, se résume à l’utilisation de filtres bleus ou jaunes qui feraient passer l’Angleterre pour Los Angeles : véritable maître dans l’art de faire passer des vessies pour des lanternes, Justin Chadwick a gagné son passeport pour Hollywood. Scarlett et Natalie, en revanche, vont devoir ramer dur pour effacer cet ignoble navet de leur courte filmographie.

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