Accueil > Actualité ciné > Critique > Diplomatie mardi 4 mars 2014

Critique Diplomatie

Photo : Jérôme Prébois © Film Oblige

Les petits soldats, par Benoît Smith

Diplomatie

réalisé par Volker Schlöndorff

La pièce Diplomatie de Cyril Gely, comme son adaptation filmée par Volker Schlöndorff (qui en reprend les deux comédiens), raconte les quelques heures fatidiques, nocturnes puis matinales, avant la capitulation du général allemand Dietrich von Choltitz, gouverneur militaire de Paris nommé par Adolf Hitler, le 25 août 1944. Les deux œuvres imaginent une conversation entre lui et le consul de Suède, Raoul Nordling, qui souhaite l’empêcher d’exécuter l’ordre de Hitler de détruire la ville [1]. On ne peut pas dire qu’une telle histoire doive beaucoup compter sur le suspense de l’issue. Pourtant, Schlöndorff s’applique à faire comme si c’était le cas, ménageant hors de la conversation des scènes de combat de rue, une course contre la montre entre le duel verbal et la circulation des informations sur l’état du front, et même un climax grossier offert comme symbole du sursaut libérateur du peuple français sortant de la passivité – bref : tendant de faire échapper son film du simple huis clos dans le film historique tant soit peu trépidant alors que son sujet s’en serait très bien passé.

Par devoir

Au fond, l’essentiel de la matière proposée par Diplomatie tient à une chose, tirée de l’observation des faits : le cheminement mental qui conduisit un loyal serviteur du pouvoir à refuser la folie indéniable de celui-ci (l’ombre des conjurés malheureux du 20 juillet 1944 n’est pas loin). Par la rencontre fictionnelle avec le personnage de Nordling, la pièce et le film étendent cette question du seul von Choltitz à un duel classique mais a priori intéressant, entre devoir d’obéissance militaire – se voulant hermétique aux considérations morales sur les conséquences de ses actes – et devoir d’humanisme rebelle – faillible car doutant de ce qu’il ferait à la place de celui qu’il veut convaincre. Or même ces aspects-là, à l’instar du suspense de convention qui agite le film, n’avancent qu’à coups de béquilles scénaristiques dont l’aspect trop opportun dessert l’approche psychologique affichée. Le cheminement de von Choltitz, notamment, de la fermeté obtuse à l’humanité réaliste, semble nécessiter un peu trop d’éléments extérieurs survenant comme autant de dei ex machina pour convaincre : intervention des SS pour rappeler au général ce qui arrivera à sa famille s’il désobéit (le vieux mythe de la Wehrmacht sympathique face aux nazis n’est pas près de se dissiper), la course à l’information évoquée plus haut, voire une crise d’asthme arrivant fort à propos pour fragiliser la position de l’officier (après avoir été sagement annoncée au début du film, afin que le scénario montre à quel point il tient la route).

Entre Beethoven et Josephine Baker

Reste le savoir-faire de deux comédiens dévoués aux nuances de leurs rôles, efficaces pour leur donner un accent convaincant et servir un texte non dénué de touches de subtilité, mais dont tout le talent ne saurait guère changer l’artificialité rigide du récit en projection véritable de l’humanité en temps de crise. La mise en scène, elle, s’avère le vrai petit soldat de l’histoire, servant le texte et les performances sans chercher le moins du monde à en étendre les dimensions, voire en épaississant l’illustration par ces fameuses scènes de pure convention hors du huis clos. Or c’est précisément à ce genre de pratique qu’on reconnait le mauvais théâtre filmé : par l’absurde, dans les moyens grossiers mis en œuvre pour ressembler à du cinéma. En fait de relecture de la libération de Paris, le film de Schlöndorff ne fait que nous transporter, de la manière la plus convenue et creuse qui soit, du générique d’ouverture estampillé germanique (9e symphonie de Beethoven sur des images d’archives) au générique de fin estampillé parisien (« J’ai deux amours » chanté sur les images d’un Paris moderne et toujours débout, filmé en un travelling sur la Seine) – ce qui pourrait être le résumé d’un beau parcours touristique, n’eussent été les péripéties théâtrales et téléfilmiques pour donner le change dans l’intervalle. Ironiquement, l’idée de Paris libéré paraît déplacée au sein de ce film cadenassé dans son dispositif commémoratif.

Notes

[1Dans les faits historiques, Nordling et von Choltitz ont bien eu des contacts, mais pour aboutir à un cessez-le-feu, plusieurs jours avant même l’ordre insensé de Hitler. Quant à la décision du général de ne pas exécuter cet ordre, elle reste officiellement une décision personnelle.

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