Dora ou les névroses sexuelles de nos parents
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Dora ou les névroses sexuelles de nos parents
    • Dora ou les névroses sexuelles de nos parents
    • (Dora oder die sexuellen Neurosen unserer Eltern)
    • Suisse
    •  - 
    • 2015
  • Réalisation : Stina Werenfels
  • Scénario : Stina Werenfels, Boris Treyer
  • d'après : la pièce Dora ou les névroses sexuelles de nos parents
  • de : Lukas Bärfuss
  • Image : Lukas Strebel
  • Décors : Beatrice Schultz
  • Costumes : Gitti Fuchs
  • Son : Uwe Haussig
  • Montage : Jann Anderegg
  • Musique : Peter Scherer
  • Producteur(s) : Samir, Karin Koch
  • Production : Dschoint Ventschr Filmproduktion
  • Interprétation : Victoria Schulz (Dora), Lars Eidinger (Peter), Jenny Schily (Kristin), Urs Jucker (Felix)
  • Distributeur : Esperanza Productions
  • Date de sortie : 7 juin 2017
  • Durée : 1h32

Dora ou les névroses sexuelles de nos parents

Dora oder die sexuellen Neurosen unserer Eltern

réalisé par Stina Werenfels

Dora, dix-huit ans, est handicapée mentale. Fille unique, elle vit avec ses deux parents protecteurs. La mère, la petite quarantaine, regrette amèrement de ne jamais avoir eu d’autres enfants et tente le tout pour le tout pour tomber de nouveau enceinte. Dans ce contexte qui n’a rien de léger, Dora s’interroge légitimement sur ce que les autres désignent comme son « anormalité », mais aussi sur ses désirs, désespérant de ne pas avoir de vie sentimentale et sexuelle comme les autres de son âge. Ses questions auprès de ses parents se font alors de plus en plus insistantes, la jeune adulte contrôlant mal ce corps qui exprime un besoin d’être étreint et outrepassant toutes les règles de bienséance. À force de chercher le loup, Dora finit par tomber sur un trentenaire ambigu qui va d’abord profiter de l’insistance de la jeune femme pour satisfaire égoïstement ses propres besoins avant d’entretenir avec elle une drôle de relation au nez et à la barbe des parents, catastrophés par la tournure que prend la situation lorsqu’ils apprennent que leur fille, incapable d’autonomie, est tombée enceinte. Pour son deuxième long-métrage, Stina Werenfels s’est attaquée à un sujet que l’on pourrait considérer comme tabou même s’il est de moins en moins passé sous silence ces dernières années par le cinéma d’auteur : la sexualité des déficients mentaux et leur désir de vivre une histoire d’amour qui leur permettrait d’une certaines manière de se sentir comme les autres. Yolande Moreau s’y est récemment essayé avec Henri, un double portrait généreux qui superposait avec une indéniable finesse la quête amoureuse au désir de se singulariser.

La chair est triste

Force est de reconnaître que la réalisatrice suisse n’a malheureusement pas le même talent : si elle aborde sans détour et avec une certaine crudité les pulsions sexuelles de Dora (ce qui donne par exemple lieu à une jolie scène d’entretien avec la psychologue), on peut par moments suspecter le film de vouloir sur-jouer le malaise en exhibant de manière frontale ce qui pourrait susciter de la gêne chez le spectateur (le ralenti en gros plan sur les deux jeunes trisomiques s’embrassant à pleine bouche, les postures provocatrices de Dora). Visiblement peu bienveillante à l’égard des corps qu’elle filme, la caméra se repose sur un récit qui n’offre pas d’autres alternatives à sa jeune héroïne qu’une succession d’expériences glauques (les étreintes répétées avec un jeune homme malsain qui finit même par inviter un copain pour un plan à trois sans que Dora comprenne jamais l’enjeu des situations qu’elle traverse). Pire, alors qu’elle tenait là un sujet qui justifiait à lui seul un film, Stina Werenfels perd rapidement le cap en faisant se télescoper des enjeux qui n’ont finalement pas grand-chose à voir entre eux (la grossesse inattendue qui renvoie logiquement au danger pour Dora d’avoir une sexualité qui ne serait pas sous contrôle, la jalousie de la mère qui ne parvient pas à tomber enceinte et qu’on fait passer un temps pour un personnage nuisible alors que ses doutes et ses craintes sont légitimes). Ce manque d’équilibre dans l’écriture finit par priver le film d’une direction claire, d’un mouvement et d’une ampleur que les petites coquetteries de mise en scène ne parviennent jamais à contrebalancer.

Petits effets de style

On pourrait faire l’inventaire de tous ces petits tics agaçants auxquels la réalisatrice a recours pour cacher la relative vacuité de son propos : entre les plans aux contours flous usant d’une focale pouvant déformer légèrement les corps (pour raconter quoi ?) et les ralentis insistants qui se contentent de produire leur petit effet, Dora ou les névroses sexuelles de nos parents se préoccupe bien trop de l’impact qu’il produira sur son spectateur pour épouser avec emphase et une vraie sincérité le point de vue de Dora dont les désirs sexuels et le rêve du grand amour auraient certainement mérité bien mieux. Dans un mouvement final mal assumé, la réalisatrice finit par imprégner son film de l’intériorité du personnage de la mère (à croire finalement que c’était davantage cette expérience de la frustration qui l’intéressait plutôt que celle de la fille) dans un épilogue où l’étrangeté ressemble à un mauvais copié-collé de l’univers lynchien. Mais cette pirouette stylistique arrive bien trop tard pour qu’on ne suspecte pas Stina Werenfels de vouloir brouiller les pistes entre les désirs respectifs de la fille et de la mère pour tenir un discours totalement opaque sur la féminité et la maternité. Au final, le film laisse l’impression d’avoir voulu parler de tout un peu n’importe comment, faisant des femmes des ogresses incapables de canaliser leurs pulsions et des hommes des lâches qui feraient mieux de rester dans leurs chambres à fantasmer sagement derrière leur écran d’ordinateur. Le programme n’est franchement pas réjouissant.