Accueil > Actualité ciné > Critique > Drôle de frimousse mardi 9 février 2016

Critique Drôle de frimousse

Can one kiss do all of this ?, par Ariane Beauvillard

Drôle de frimousse

Funny Face

réalisé par Stanley Donen

Audrey Hepburn a décliné le rôle-titre de Gigi (réalisé par Vincente Minnelli) pour tourner cette Drôle de frimousse avec Stanley Donen, roi de la comédie musicale enjouée. Bien lui en a pris ! Contrairement aux numéros figés de Leslie Caron et Maurice Chevalier, ceux de Fred Astaire et d’Hepburn sont les témoignages permanents de l’inventivité de Donen, de sa passion pour la couleur et de sa fascination pour le cinéma-mouvement.

Stanley Donen est probablement le meilleur exemple de syncrétisme hollywoodien : si la comédie musicale -écrite en 1927 pour Fred Astaire- est aussi une suite de tableaux chez lui, s’il prit comme partenaire à Audrey Hepburn le pape du numéro dansé (Fred Astaire), la théâtralité un peu fabriquée et pataude que l’on peut reprocher à des films comme Gigi disparaît rapidement dans ses films au profit d’un éclatement de toutes les formes cinématographiques. L’image, pour le réalisateur de Chantons sous la pluie, est une matière à façonner, à expérimenter en permanence. C’est donc sur tous les fronts qu’on le trouve dans Drôle de frimousse. Celui de la couleur, en premier lieu, est particulièrement exploré : du Technicolor éclatant et flamboyant aux flous brumeux et bucoliques en passant par les clair-obscurs, Stanley Donen imprègne chaque espace d’une lumière particulière et donc d’un sens visuel particulier. C’est une obscurité perçante qui dévoile Jo, jeune libraire, à Dick, le photographe de mode ; c’est un ballet de couleurs pop qui accompagne les affres faussement automatisés de la création du magazine Quality. Comme chez Demy, la couleur est la lumière, la douceur, la vivacité et le trouble.

L’argument, comme toujours, est classique, et dans la filmographie d’un réalisateur du Golden Age et dans celle d’Audrey Hepburn : une jeune fille dont la beauté est masquée par un voile fort léger, social (dans My Fair Lady) ou vestimentaire (ici, Jo est accoutrée d’un long gilet large qui alourdit sa silhouette) cherche son Pygmalion. Elle le trouve au détour d’une séance de photographies improvisée dans sa librairie en la personne de Dick, photographe pour Quality, sorte de Vogue des années 1950, qui va évidemment trouver la femme derrière les lunettes de l’intellectuelle timide et mal fagotée. La lectrice acharnée de philosophie contemporaine devient peu à peu un modèle au port altier et s’envole avec ses nouveaux collègues pour Paris où, comme de bien entendu, elle découvre l’amour, le vrai, et la douceur des choses superflues comme l’élégance féminine, le drapé d’une robe Givenchy et les promenades romantiques. Si Paris reste une succession de clichés, et pour filer la comparaison avec Gigi, la capitale n’est pas seulement cloisonnée dans des stéréotypes destinés à l’illustration : au même titre que les autres espaces (le bureau de la rédactrice en chef, la chambre noire, la librairie), elle reste un lieu de découverte, un matériau d’imprégnation des sens et des sentiments.

On peut rire de la représentation un brin grotesque du Paris interlope de l’existentialisme, tourné en dérision d’une manière bien rapide sous les traits du professeur Flostre, stupide séducteur à la problématique vide. Mais les quelques longueurs de scénario et de chorégraphie ne cassent pas le rythme des séquences successives qui fonctionnent comme un tout. Drôle de frimousse rappelle la grandeur inventive que la comédie musicale doit à Stanley Donen : des formats se renouvelant sans cesse, des explosions de textures différentes, et cette idée d’une caméra corporelle, physique, qui capte le mouvement comme l’instant -par des trouvailles comme l’arrêt sur image ou le dédoublement de cette dernière- ne brisant jamais les élans et les temps de repos. Derrière ce fourmillement, il y a aussi une croyance indéfectible en la vie, en l’existence réelle et supérieure de la joie. C’est tout ce qu’il manque aux musicals actuels des Baz Luhrmann et consorts, tandis que l’on trouve tout chez Stanley Donen.

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