Accueil > Actualité ciné > Critique > Duplicity lundi 30 mars 2009

Critique Duplicity

Petites escroqueries entre amants, par Fabien Reyre

Duplicity

réalisé par Tony Gilroy

On a beau pinailler sur ses choix (rarement risqués), son jeu (pétillant mais sans ambiguïté) ou son salaire (à faire pâlir un Bernard Madoff), il faut bien l’admettre : Julia Roberts a un truc. Au rayon des stars féminines de ces vingt dernières années, elle incarne à elle-seule un spécimen rare et ô combien délicieux : l’actrice qui dévore l’écran et retient toute la lumière avec un naturel si désarmant qu’il en deviendrait presque suspect. Ni bombe sexuelle à la Angelina Jolie, ni beauté classique type Charlize Theron, ni extra-terrestre comme Nicole Kidman, Julia Roberts traverse les films et les décennies avec l’air de ne pas y toucher, bonne copine du gratin (de George Clooney à Brad Pitt en passant par Steven Soderbergh), Démocrate engagée et épouse et mère de famille exemplaire menant sa vie loin des tabloïds. Un oscar en poche (pour Erin Brockovich), la Roberts assume discrètement sa filmographie gentiment pépère, pas éblouissante mais pas totalement honteuse non plus, et revient au cinéma de la même façon qu’elle avait pris son congé sabbatique : doucement, sans faire de bruit.

C’est précisément son charme (déjà) old school qui fait tout le sel de Duplicity, second film du surestimé Tony Gilroy (Michael Clayton). Face à un Clive Owen impeccable, l’actrice est exactement là où on l’attend, et on ne s’en plaindra pas. Ravivant la flamme des Cary Grant et Katharine Hepburn le temps de deux ou trois répliques bien senties, le couple fonctionne si merveilleusement bien que l’on pourrait le regarder se séduire, se fâcher et se rabibocher sur toute la durée du film sans ciller. Hélas, le fâcheux Gilroy est également scénariste, de la veine de ceux qui prennent un malin plaisir à construire une intrigue pleine de tours et détours, de tiroirs et de chausse-trappes, de vrais ennemis et de faux amis. L’alibi ? Duplicity est une comédie d’espionnage. Industriel. Sur des produits capillaires.

Pillant sans vergogne la fausse nonchalance des comédies de Steven Soderbergh (Hors d’atteinte, la série des Ocean’s) jusqu’à la bande originale groovy et cool, Tony Gilroy enquille les scènes rébarbatives pour mieux noyer le poisson (alors : A essaie d’arnaquer B qui veut pourrir la vie de C qui veut embaucher D qui en réalité collabore avec A qui lui-même est payé par C pour piquer les idées de B) quand tout ce que demande le spectateur, c’est voir Julia et Clive s’emballer dans un hôtel quatre étoiles à Rome. Hélas : pour plus de mordant, le scénario place nos deux héros dans les sombres couloirs high-tech des entreprises new-yorkaises, où se jouent des intrigues pleines d’agents doubles où l’on ne sait jamais qui dupe qui. Pour mieux éclairer notre lanterne (et nous faire un peu rêver, ouf), Gilroy ponctue son suspense ronflant de flash-backs nous racontant la rencontre, puis l’histoire amoureuse passionnelle mais compliquée, des personnages de Julia Roberts et Clive Owen − qui, mais on ne le saura qu’à la fin, pourraient aussi bien être ennemis jurés qu’amants complices d’une gigantesque escroquerie.

Duplicity se laisse voir sans déplaisir, pourvu que l’on veuille bien céder aux caprices d’un réalisateur qui n’assume visiblement pas le plaisir coupable que l’on peut éprouver devant une simple comédie romantique bien troussée. La morale (car il y en a une) : les riches industriels sont soit des gros bouffons qui rêvent de conquérir le monde, soit de grands gamins qui s’ennuient tellement qu’ils échafaudent des pièges très complexes pour mieux ridiculiser les autres. Au milieu de tout ça, l’amour peut naître et durer entre deux sado-masochistes prêts à risquer gros pour s’assurer de leurs sentiments. Le dernier plan est, de loin, le plus réussi : dindons de la farce, les deux héros s’affalent sur leurs fauteuils en trinquant à leur défaite, qui est aussi leur victoire. Pas étonnant que le film rame sec au box-office américain : Julia Roberts, petite fiancée de l’Amérique, en reine déchue dans les couloirs d’une banque, plumée par les gros puissants aux parachutes dorés, voilà qui est bien loin de l’American dream de la pute au grand cœur de Pretty Woman.

Annonces