Accueil > Actualité ciné > Critique > East Punk Memories mardi 29 mars 2016

Critique East Punk Memories

© Aramis Films

God save the Punk, par Ursula Michel

East Punk Memories

réalisé par Lucile Chaufour

Mouvement musical provocateur et peu politisé à l’Ouest dans les années 1980, le punk trouve un tout autre écho derrière le rideau de fer. En Hongrie, là où Lucile Chaufour pose sa caméra en 1982/1984, le punk se drape de subversion vis-à-vis du pouvoir communiste, rime avec contestation sociale et politique. Que reste-t-il des idéaux de ces jeunes gens survoltés vingt ans plus tard ? La réalisatrice est retournée à Budapest, a retrouvé les témoins qu’elle avait autrefois immortalisés pour sonder ce terrain aujourd’hui européen, conservateur voire autoritariste.

Crache ton venin

Construit autour d’images en Super-8 datant du début des années 1980, East Punk Memories ramène le spectateur à une époque pas si lointaine où l’Europe était scindée en deux blocs, où l’Union soviétique contrôlait drastiquement ses satellites (dont faisait alors partie la Hongrie) et où la culture de l’Ouest, cinématographique, littéraire ou musicale, s’échangeait sous le manteau. Être jeune alors, pogoter sur les Sex Pistols et arborer une chevelure colorée constituaient quasiment un délit ou tout du moins éveillait une nette suspicion de la part des autorités. À travers les concerts presque clandestins et les soirées arrosées qu’elle a filmés, Chaufour ressuscite ce monde et ces gamins biberonnés à une musique rebelle, autant défouloir que crachoir émotionnel.

Le documentaire ne se contente pas d’un voyage temporel en pays communiste, interrogeant intelligemment la révolution qui a fait basculer le pays en démocratie et surtout la pérennité et la pertinence de ce changement pour les jeunes punks devenus quadragénaires. Malheureusement, la réalisatrice peine à trouver la voix narrative que la densité de son sujet mérite. Filmés en plan fixe, les intervenants se succèdent sans jamais profiter d’une quelconque singularité de mise en scène. Esthétiquement très pauvre, plus proche du reportage que du documentaire, East Punk Memories a toutefois le mérite d’embrasser la complexité d’un pays par le biais atypique du punk.

Les racines du mal

Avec Viktor Orban, l’actuel président, la Hongrie semble de plus en plus sombrer dans la xénophobie (l’exemple de la construction du mur anti-migrants est en une triste réalité). Mais cette tendance d’extrême droite trouve selon East Punk Memories ses racines dans un passé plus lointain. L’excavation parallèle de la première moitié du XXe siècle et de l’histoire moderne vue à travers le prisme de la musique souligne la manière dont les deux guerres mondiales et le communisme ont alimenté une cristallisation de l’opposition droitière. Alors qu’il n’était qu’une mode à l’ouest, le punk devient un véhicule idéologique à l’est. Les signes ostentatoires de Johnny Rotten (une croix gammée) ou des Ramones créent un énorme malentendu qui va projeter une partie de la jeunesse vers le mouvement skin, souvent la droite extrême, parfois les néo-nazis. Cette lecture de la Hongrie n’est qu’une des nombreuses pistes qui traversent East Punk Memories, sorte de palimpseste post-punk. De l’Europe au consumérisme en passant par la vie quotidienne à l’ombre du mur de Berlin, le documentaire chemine tranquillement à travers des thèmes particulièrement sensibles. Dommage qu’il faille attendre la dernière partie, qui met en résonance des paysages contemporains de Budapest et les voix écorchées des punks, pour enfin entrevoir un véritable parti-pris stylistique.

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