Accueil > Actualité ciné > Critique > Éclairage intime mardi 15 novembre 2016

Critique Éclairage intime

© Malavida

Na Zdraví !, par Benoît Smith

Éclairage intime

Intimní Osvětlení

réalisé par Ivan Passer

Réédité cette semaine par le distributeur Malavida (fidèle à son filon des pépites quelque peu oubliées des cinémas d’Europe centrale), Éclairage intime a été qualifié en son temps (1965) de film-phare de la « Nouvelle Vague » tchèque, celle de Miloš Forman, Věra Chytilová, Jiří Menzel... Ironiquement, ce premier long-métrage d’Ivan Passer (par ailleurs coscénariste pour Forman : Les Amours d’une blonde, Au feu les pompiers...) fut aussi le seul qu’il put tourner en Tchécoslovaquie, avant que l’arrivée des chars soviétiques ne l’incitent à l’exil aux États-Unis où il poursuivit une carrière discrète quoique soutenue, dont Carlotta Films a récemment rappelé le singulier thriller Cutter’s Way (1981). Si Forman est resté la figure à la carrière la plus visible de cette génération de cinéastes, la (re)découverte d’Éclairage intime peut faire regretter l’ombre dans laquelle est tombé ce qu’il faut bien appeler un beau coup d’éclat. Le film serait déjà notable s’il n’était qu’un spécimen de mouvements, que ce soit d’une « Nouvelle Vague » (rupture avec l’académisme local, rapprochement de la réalité de l’époque, quête de modernité) ou d’une spécificité géographique (ce regard à la fois critique et complice, plaisantin et sérieux, sur les contemporains qu’on retrouve ici et là dans ces régions de cinéma). Cependant, il se place à la pointe de ce que ces mouvements peuvent susciter de meilleur, par une impertinence subtile mais affirmée doublée d’une capacité à enregistrer avec tact le comique et l’inquiétude.

Impertinence de l’imprévu

L’intrigue est si ténue qu’elle semble avoir été inspirée par des anecdotes anodines tirées de la vie elle-même. Deux anciens camarades de conservatoire se retrouvent à la campagne pour quelques jours : Petr, soliste violoncelliste à Prague, vient accompagné de sa petite amie Štěpa voir Bambas ; ce dernier qui vit avec sa femme, leurs deux enfants et ses beaux-parents dirige une école de musique de province, mais joue pendant les enterrements pour arrondir ses fins de mois. Le séjour est conté en scènes du quotidien (repas, travaux, cérémonies, répétitions...), plus ou moins indépendantes les unes des autres, et qui dérivent facilement en saynètes trompeusement futiles, à la faveur d’incidents parasites (une femme en maillot à côté d’un cortège funèbre, un fou rire incontrôlé pendant un repas, des jeux d’enfants, une consommation excessive d’alcool...). Faisant fi de tout enjeu de scénario, le film se nourrit de cette impression de réel ordinaire (les acteurs mêmes sont dirigés vers un jeu réaliste) dont le ronronnement est perverti par diverses intrusions, comme une incapacité de l’humain (particulièrement les jeunes femmes et les enfants) à se conformer à l’ordre social. La mise en scène, elle, a choisi son camp dès le départ, dans ce premier plan fixant le tableau noir d’une école de musique où s’étalent les mots « Bonnes vacances ! » puis le générique : le professeur apparaît au bord du cadre, battant la mesure, cependant que la caméra reste fixée et focalisée sur le tableau et que les lettres défilent, attendant la fin du générique pour se tourner vers l’homme. Le réel est invité à entrer dans l’image, mais selon les règles malicieuses du regard du cinéaste qui, lui aussi, joue au chat et à la souris avec l’ordre établi, les attentes, se mouvant dans l’espace avec doigté pour épouser l’impertinence de l’imprévu.

La gêne de l’ingénue

Le film se place ainsi dans une délicate position d’entre-deux quant à son rapport à ses personnages : mi-complice de leurs gentilles errances sans but dans leur quotidien et de leurs petits accidents, mi-distant pour les observer à la manière de spécimens d’une certaine absurdité humaine, depuis le point de vue de l’auteur pas si loin d’un entomologiste. Suivant ce regard, on est à la fois parmi eux et dans la pièce à côté de la leur, partie prenante et observateurs. Ivan Passer tient à cette distance, ne se laisse aller ni à l’effusion ni à la froideur, ce qui n’empêche nullement l’empathie : c’est simplement pour lui une façon pour lui de conter sur un ton équilibré des choses délicates qui affleurent, telles que les comparaisons des destins des deux amis, ou encore la confrontation entre ordres ancien et nouveau où Štěpa se trouve impliquée. Il se passe de fort belles choses autour de cette jeune femme, présence érotique ingénue mais immanquable, objet de trouble partout où elle va, fer de lance de l’impertinence légère célébrée par le film, et pourtant non exempte d’appréhension face au monde. On retient ce beau champ-contrechamp où les ombres de villageoises âgées passant devant elle balaient son visage soudain gêné. Pourtant, plus loin dans le film, la belle-mère de Bambas lui confiera à elle, dans un élan de complicité, sa propre critique des vieilles mœurs, signifiant que les aspirations à la liberté n’ont pas d’âge. Štěpa, alors, n’a plus de crainte, parce que la peur, comme les sentiments, ne s’enracinent pas toujours, et c’est de toute évidence cette fugacité que cherche à retranscrire ce beau film dans ses semblants de futilité.

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