Accueil > Actualité ciné > Critique > El Acompañante mardi 16 août 2016

Critique El Acompañante

© Happiness Distribution

Derrière les murs, par Clément Graminiès

El Acompañante

réalisé par Pavel Giroud

Alors que le cinéma cubain semble bénéficier d’un regain de vitalité ces derniers temps, c’est pourtant avec l’appui financier de la Colombie, de la France, du Panama et du Vénézuela que le réalisateur Pavel Giroud a pu réaliser El Acompañante. Malgré l’implication de Mariela Castro (la fille de Raúl Castro et nièce de Fidel Castro) sur les sujets tels que les droits LGBT et les nouvelles politiques de prévention autour du Sida, de nombreux tabous semblent persister au sein de la société cubaine, comme par exemple la visibilité des personnes séropositives. Et c’est précisément sur une facette obscure et méconnue du comportement étatique au cours des années 1980 que le réalisateur entend ici revenir : à cette époque (mais comme dans bien d’autres pays malheureusement), par méconnaissance des modes de transmission et des perspectives de guérison, les malades du Sida étaient parqués dans des sanatoriums spécialisés, isolés du reste de la population et contraints d’ingurgiter des traitements expérimentaux. Dans le film de Pavel Giroud, c’est précisément la situation que vit Daniel, un jeune soldat qui a contracté la maladie lors d’un voyage en Afrique, et qu’on décide de surveiller dans ses moindres faits et gestes dans l’objectif de cacher son état au reste de la population. Alors que l’opinion publique tente tant bien que mal de se rassurer face à l’ampleur du fléau en faisant du mal un problème exclusivement lié aux pauvres, aux toxicomanes ou à la communauté gay, le personnage de Daniel, hétérosexuel sportif et clair de peau, met donc en péril ce stéréotype. Alors que le jeune homme se sait évidemment condamné, on lui inflige en guise de double peine la présence de Horacio Romero, un célèbre boxeur noir taciturne tombé en disgrâce après avoir été accusé de dopage. Chargé de veiller sur le malade et de rendre compte à sa hiérarchie de ses agissements, Horacio va progressivement s’affranchir du rôle qui lui est assigné pour se donner une nouvelle chance et se libérer de son propre carcan.

Politesse du regard

Avec un sujet aussi chargé, Pavel Giroud aurait pu jouer la carte de la facilité et tomber dans les travers du mélodrame social au didactisme démonstratif. Même si le film n’a pas encore été distribué à Cuba (mais c’est normalement prévu dans les mois à venir), on se doute que le réalisateur a envisagé son propos par rapport à la réception dont le film ferait l’objet par ses concitoyens et des débats qu’il susciterait. Loin de vouloir s’en tenir à un discours complaisant (comme par exemple Chala, une enfance cubaine, sorti quelques mois plus tôt, dont l’ambition était d’aborder quelques sujets de société sans jamais remettre en cause l’organisation politique du pays), El Accompañante pose sans détour la question de la responsabilité de l’état dans la ségrégation dont les séropositifs ont été victimes. Documenté et nuancé (le film fait directement référence aux responsabilités qu’occupait Raúl Castro lorsqu’il était chef de l’armée), le scénario, plutôt simple et linéaire dans la définition de ses enjeux, évite néanmoins le manichéisme, les raccourcis et les effets de style putassiers pour forcer l’indignation, quitte à tenir à une certaine distance l’émotion qui pourrait découler de cette histoire. Voulu comme classique dans ses partis-pris de mise en scène, El Acompañante ne laisse rien déborder, au risque d’étouffer sous l’académisme de la reconstitution d’une époque où l’idéologie communiste n’avait pas encore souffert de la chute de l’Union Soviétique. Des acteurs et actrices (aux physiques séduisants) à la composition des plans (caméra fixe, photographie impeccable) en passant par le montage (finalement assez peu elliptique au risque d’évacuer la complexité inhérente au sujet), le film de Pavel Giroud est un peu trop propre et lissé pour totalement convaincre. C’est particulièrement prégnant dans la manière d’appréhender les corps qui sont ici tiraillés entre les démonstrations de puissance (les combats de boxe, filmés sans génie particulier) et leur affaissement irréversible (les ravages du Sida sur les corps malades). À force d’être trop consciencieux et de ne pas vouloir rebuter le spectateur, le réalisateur passe donc un peu à côté du potentiel de son film. Le résultat n’est pas honteux, encore moins malhonnête mais reste trop poli : espérons cependant que ce travail de longue haleine (six ans pour trouver les financements nécessaires à la mise en chantier du film) aura l’impact voulu sur les spectateurs et qu’il contribuera – comme ce fut le cas en Occident lors de la sortie de Philadelphia de Jonathan Demme – à faire évoluer les regards sur la maladie.

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