Accueil > Actualité ciné > Critique > El Topo mardi 12 décembre 2006

Critique El Topo

Psychédélire, par Romain Lecler

El Topo

réalisé par Alejandro Jodorowsky

El Topo fait partie de ces Midnight Movies emblématique de la contre-culture américaine des années 1970. Il fut réalisé par un outsider chilien, Alejandro Jodorowsky, élève du mime Marceau, fondateur avec Topor et Arrabal du « théâtre panique », aujourd’hui installé en Europe et célèbre dans le milieu de la bande-dessinée de science-fiction pour ses créations cultes – notamment Alef-Thau, L’Incal, dont il a signé les scénarios. « El Topo », cow-boy bee-gee new-age, est le héros d’un long western situé dans le désert mexicain. On suit pas à pas son parcours initiatique : sa période justicière, sa période meurtrière, sa période de pénitence, de sainteté, sa mort. Quelques femmes nues, quelques culs-de-jatte et manchots, faux-ongles violets, quelques rencontres-duels avec des illuminés, un bestiaire foisonnant : tout cela fait un fatras sur-inventif d’images cultes, kitsch et sanguinolentes.

Il y a des images de cinéma qui sont plus fortes et plus durables que les autres. Certaines des images d’El Topo restent de fait d’une très grande puissance, trente ans après leur mise en boîte. On peut se l’expliquer par trois de leurs caractéristiques. Premièrement, Jodorowsky pratique le « plan suffisant » : chaque plan travaille une idée, qu’elle soit visuelle, sonore ou narrative. Autrement dit, chaque plan d’El Topo est à sa manière autonome – ce n’est pas innocent : comme une case de bande-dessinée. Oui, ce qui compte, c’est moins le flux que le choc des images. Prenons trois exemples. Visuel. Trois bandits sont enveloppés de sacs blancs, placés contre un mur, exécutés. Le sang jaillit des trous percés dans les sacs blancs, les bandits s’écroulent. Sonore. Pour définir le moment où doit commencer un duel au pistolet, un ballon de baudruche est jeté à terre, et se dégonfle en sifflant. Lorsque le sifflement stoppe, les adversaires devront dégainer. Le long plan sur le ballon qui siffle incarne une pure tension. Narratif. El Topo abandonne son fils à quatre moines habillés en noir. Nous sommes en plan frontal : l’image de l’enfant tout nu contre les moines devient l’image de l’enfant habillé en petit moine, toujours contre les moines. En deux images, semblables à ce détail près, voici racontée toute l’enfance du fils d’El Topo.

Deuxièmement, mais on est toujours dans cette esthétique du choc, Jodorowsky use à l’infini du jeu sur les contrastes : le bee-gee, très grand – joué par Jodorowsky lui-même (il concocte également les décors et les costumes) –, couche avec la naine, les caleçons, en soie rouge ou à cœur, contrastent avec les allures martiales des personnages, le désert – où l’on se promène en parapluie – se transforme en océan, les lapins blancs sont dévorés par les corbeaux noirs, une mare de boue se transforme en mare de sang, un tout jeune enfant, l’innocence même, achève un homme à terre – ultime cruauté, etc. La mise en scène redouble ces contrastes, par son jeu constant sur les plongées et les contreplongées, ses passages brusques des gros plans aux plans larges (soit en cut, soit par des zooms violents) et réciproquement. Qui plus est, Jodorowsky a un goût prononcé pour les montages hétérodoxes et frappants : montages attractions, montages alternés de séquences différées dans le temps, montage par recadrages avant (par exemple d’une brebis crucifiée).

Enfin, le réalisateur développe un imaginaire absolument clos et cohérent. Les motifs géométriques, entre autre, se succèdent : triangles, cônes, polygones, dodécaèdres en allumettes. Il semble également obsédé par les éléments : sable, eau, roche des falaises et des grottes, feu (par qui l’on s’immole) vent qui ne cesse de saturer la bande-son. Par-dessus tout, le corps est au centre du film, tatoué au fer rouge, fessé, castré, traversé par les balles, plongé dans le sable, ou dans une orgie au sous-sol d’un saloon, pour faire l’amour. De ce corps, toutes les difformités sont bienvenues : des mutilés (que Jodorowsky adore faire tomber sous les balles), des nains, des obèses. Quasiment tous les personnages du film sont d’ailleurs métonymiquement associés à un animal-totem, sur le modèle d’« el topo », la taupe : cochons noirs, lapins, lion, varans, scarabées que l’on suce (manifestement c’est une drogue troglodyte assez efficace), abeilles.

Bien sûr, le sexe et la question de la sexualité sont omniprésents : une image forte et célèbre du film montre une femme ouvrant en deux une tête de cactus, y passant le doigt, puis la langue. Les rapports sexuels dits exotiques sont donc convoqués – homosexuels, entre jeune et vieux, entre noirs et blancs, sadomasochistes. Enfin, le corps mourant est essentiel dans El Topo, où l’on meurt beaucoup, mais toujours de la même manière : brusquement, dans des flots de sang. La mort est traitée avec indifférence mais comme spectacle, et très souvent, Jodorowsky la fabrique même au montage, juxtaposant une image de la personne en vie à une image de la personne en sang, raccordées par un bruit de détonation – la scène où toute une assemblée joue à la roulette russe, et où c’est finalement un enfant qui se tue, en est exemplaire. Les morts permettent alors au réalisateur de fabriquer des visions spectrales en plan large de champs de cadavres d’humains et d’animaux mêlés. Dans une des toutes premières séquences du film, El Topo traverse un village où la population a été intégralement massacrée.

Donc, une image forte chez Jodorowsky se caractérise par 1) son autonomie 2) ses contrastes 3) le renvoi à un imaginaire clos – élémentaire, corporel. Précisons cependant que le film fonctionne sur le principe de la succession plus que de l’enchaînement. Le héros est poussé par sa maîtresse à assassiner les quatre "maîtres", d’où le Jésus en string, d’où le Russe en fourrure, d’où l’Aborigène au filet à papillons. Puis, trahi par elle, il gagne les sphères de la sainteté, il se dévoue pour une communauté de pouilleux en butte au rejet d’un village empli de bourgeoises sadiques, décadentes (type La Goulue) et racistes. Bref, El Topo va de rencontres en rencontres, ce qui le rend quelque peu répétitif. Il faut aussi mettre de côté la dimension mystique du film, un peu trop appuyée, bouddhisto-christique, mâtinée de flower power et agrémentée de séquences de transe sous percussions. Jodorowsky est paraît-il un spécialiste reconnu du tarot de Marseille : mais c’est en tant que metteur en scène qu’il s’impose dans El Topo.

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