Accueil > Actualité ciné > Critique > Elle mardi 24 mai 2016

Critique Elle

© SBS Distribution

Au nom d’Huppert..., par Adrien Dénouette

Elle

réalisé par Paul Verhoeven

Si le nouveau film de Paul Verhoeven s’est rebaptisé Elle, plutôt que « Oh… » comme le roman de Philippe Djian dont il est adapté, c’est parce qu’il fait d’Isabelle Huppert le pivot de son intrigue. D’ailleurs, à la lecture de l’histoire de cette quinqua au cynisme réfrigérant et à la vie intime décapante, la comédienne n’avait pas attendu l’accord de Verhoeven pour faire savoir son intérêt au détenteur des droits, le producteur Saïd Ben Saïd. De fait, tout dans le personnage évoque le profil d’Huppert : en premier lieu, cette capacité à faire dériver le cours des choses sous le masque d’un visage indéchiffrable, qui fait la marque de son jeu depuis plus de quarante ans qu’elle contribue à faire dérailler le cinéma français de son petit circuit routinier. Faut-il pour autant réduire Elle à un acte de bravoure actologique ? Évidemment pas. Et c’est peu dire qu’on attendait surtout beaucoup de la rencontre entre l’une des actrices mainstream les plus subtilement déjantées et le sarcasme légendaire du réalisateur de Basic Instinct, après dix ans d’absence depuis le très beau Black Book. Laquelle rencontre, sur le dos du roman de Djian (drôle mais pas très finaud) et dans l’ombre du cinéma français, laissant ainsi planer le retour en fanfare du Boss de la farce satirique. Verdict ? Le duo Verhoeven/Huppert se hisse, avec Ma Loute, dans notre Top 1 ex-aequo (et provisoire, évidemment) de cette année. D’ailleurs, à l’heure où l’on écrit, avec 2450 entrées à la séance de 14h, Elle caracole en tête du box-office parisien devant Warcraft. Pas mal pour un film non primé.

Il y a quelque chose de tordu au royaume d’Huppert

Soit l’histoire de Michèle, entrepreneuse couronnée de succès, célibataire, divorcée, mère d’un grand dadais, et harcelée à domicile par un mystérieux agresseur cagoulé. Pour ne pas gâcher la surprise, disons de l’enquête de Michèle qu’elle vire à la mascarade, et que le dindon ne sera pas celui que l’on croit. Soit, surtout, l’expurgation du récit de Djian de ses passages les plus volatiles : exit la petite psychologie du roman d’origine, implémentation du cynisme d’American Psycho dans la psyché d’une bobo de la banlieue ouest. Chez Verhoeven, c’est d’abord le corps qui parle : le verre brisé de la scène de viol, le broiement des os, les étoffes qui craquent, le bruit sourd de la chair contre le sol, mais aussi les cliquetis de l’argenterie, le frottement des bas contre le pantalon du gentil voisin qu’on invite à dîner, les volets qui claquent fort, les détonations d’un stand de tir (scène absente du bouquin, justement), bref, toute la musique concrète d’un univers amphibie : placide et normal en surface, mais gonflé dans ses profondeurs d’une monstruosité prête à surgir dans un fracas de vaisselle cassée. Et c’est au beau milieu de cette symphonie dissonante que Verhoeven a choisi de portraiturer sa muse, en petit chef d’orchestre au diapason de son décor.

Elle entre donc dans la famille de ces films qui en disent plus que tous les autres sur la Persona de leur vedette. Dès lors, quel serait le propre du Huppert movie ? Réponse de Verhoeven : ces personnages tellement familiers du bord du gouffre, qu’ils y ont trouvé leur équilibre. Et si l’on s’en réfère à Elle, sans doute aussi cette propension à faire rayonner sur son entourage le trouble qui l’anime au plus profond, et qui, à mesure que décroît sa capacité à supporter ses proches, augmente l’attachement qu’elle leur porte : en somme, faire de l’insupportable sa propre zone de confort. Il y a ainsi chez Michèle quelque chose de « tordu » : le contraste entre son passé, d’une atrocité vertigineuse, et le ton léger qu’elle emploi pour le raconter à son voisin ; mais aussi ce rapport frontal qu’elle instaure en toute situation, creusant sa personnalité déjà controversée d’un peu plus d’équivoque. Ainsi, lorsqu’elle passe aux aveux, confessant à sa meilleure amie qu’elle entretenait une liaison avec son mari, c’est de face et les yeux grands ouverts qu’elle observe, patiente, l’effet dévastateur de son annonce – juste avant de filer avec son voisin, cheville chiffonnée et gueule ecchymosée, et que ne s’échappe l’implacable constat valant aussi bien pour leur relation que pour elle-même : « c’est tordu ». Au fond, il faut bien comprendre, à cet instant précis, que c’est tout le film qui s’accorde à sa névrose. C’est un peu la revanche de l’Isabelle Huppert de L’Avenir, de Mia Hansen-Løve, dans lequel son personnage subissait l’effondrement du château de carte de son existence. Ici, tout est identique – Michèle est divorcée, mère, financièrement autonome, sûre d’elle –, à ceci près qu’elle a repris les commandes du vaisseau. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’à l’image des multiples sorties de route du scénario, sa trajectoire n’est pas rectiligne.

La farce du cinéma français

Dernièrement, de La Pianiste de Haneke à Elle, en passant par Tip Top de Serge Bozon et Abus de faiblesse de Catherine Breillat, les meilleurs films d’Isabelle Huppert sont ceux où la violence vire à l’absurde, laissant le spectateur à la porte du secret de sa démence. Tout le talent de Verhoeven consiste ainsi à souffler le chaud et le froid sur les mêmes scènes, calibrant l’humeur du récit sur le trouble de son héroïne. À titre d’exemple, quelques secondes avant d’inspirer l’abjection qui s’impose effectivement, la scène de viol inaugurale est d’abord introduite par son contrechamp : le regard amusant d’un gros matou qui ronronne. Le reste obéira d’un bout à l’autre au même découpage schizoïde, Elle ne cessant de faire grincer son récit en incorporant ce qu’il faut de dérision où l’on s’y attend le moins – d’une agression, donc, à la dispersion des cendres de la mère en passant par l’achat d’un paquet de chips bio à la supérette. Mais c’est dans le dispositif cauchemardesque de la scène de Noël, en plein cœur du récit, que le projet comique de Verhoeven déploie toute son envergure ; lorsque la petite comédie humaine des veuleries de couples s’installe autour de la table de Michèle : son ex (Charles Berling), accompagné de sa nouvelle compagne, plus jeune et jolie qu’elle (Vimala Pons), sa meilleure amie (Anne Consigny), escortée de son mari volage (cf. plus haut), sa mère, épaulée d’un jeune beauf de quarante ans son cadet, son fils et sa belle-fille (Alice Isaaz), qu’elle ne peut pas piffrer, et enfin son voisin d’en face (Laurent Lafitte) avec sa femme (Virginie Efira). Le tout gravitant autour d’une Isabelle Huppert plus reptilienne que jamais, maîtresse de maison tirant les ficelles de son théâtre de marionnettes. Autrement dit, ainsi lancé sur un rythme hystérique, c’est le tableau du cinéma français repeint par Verhoeven aux couleurs d’un burlesque de salon. Éclate alors toute la dimension satirique du film, charriant moins de « politique » (comme ce fut magistralement le cas de Robocop et Starship Troopers), qu’une décharge de grotesque telle qu’elle rejoint aisément – quoique dans une gamme plus discrète – Ma Loute au rang de nos dernières stupéfactions.

À titre d’anecdote, il faut remercier la providence d’avoir placé Virginie Efira, Vimala Pons et Alice Isaaz sur le chemin de Michèle, tant le scénario de leur mise hors d’état de nuire reflétait l’état actuel du marché : au sommet Huppert, et les autres loin, très loin derrière. Elle seule semblait capable de tirer Verhoeven de sa retraite anticipée, et de lui inspirer l’un des films les plus subtilement farcesques de sa carrière. Film qui, en retour, la fait accéder, elle, à l’Olympe de son art. Mais préférant encombrer l’éther d’une énième lettre ouverte de papy Ken Loach, le jury cannois avait visiblement décidé de rester sourd aux dieux du cinéma. Point final d’une édition décidément placée – avec Ma Loute, Toni Erdmann et Elle, tous absents du palmarès – sous le signe de la mascarade.

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