Accueil > Actualité ciné > Critique > Everyone Else mardi 7 décembre 2010

Critique Everyone Else

Je t’aime, moi non plus, par Julien Marsa

Everyone Else

Alle Anderen

réalisé par Maren Ade

Après un premier long-métrage inédit en France, Maren Ade, jeune cinéaste allemande, débarque sur nos écrans avec un film auréolé du grand prix du jury et du prix d’interprétation féminine au dernier festival de Berlin. Une œuvre qui tente d’ausculter les aspirations d’un couple de trentenaires avec des fortunes diverses, et qui vaut surtout pour un duo d’acteurs qui tient le film à bout de bras.

Dans un cadre idyllique, la Sardaigne, Gitti (Birgit Minichmayr) et Chris (Lars Eidinger) passent des vacances dans la maison de famille du jeune homme. Farniente et détente sont au programme, mais bien vite, quelque chose résiste. Entre les moments d’oisiveté et de douceur viennent se glisser de vaines chamailleries, laissant entrevoir quelques failles au sein du couple. En substance, Gitti reproche à son homme son manque d’engagement aussi bien au niveau relationnel que professionnel, quand Chris souhaiterait que sa compagne soit moins fofolle, plus conformiste. Maren Ade s’essaie ici à un exercice difficile, sur lequel beaucoup de cinéastes se sont cassé les dents : la radiographie d’un couple à un instant « T » de son histoire, avec ce que cela charrie comme désirs et tensions divers. Ainsi, la première heure du film y est entièrement consacrée à une sorte de huis clos à ciel ouvert, où les interventions du monde extérieur restent circonscrites à quelques allusions contenues dans les dialogues. Et c’est ici même que se situe le nerf de la guerre : dans la parole, ce verbe que Gitti manipule sans cesse pendant que Chris se révèle plus mutique, souhaitant régulièrement « qu’on lui foute la paix ». Le film s’avère dans cette première partie être plutôt bavard, voire parfois maladroit. Les dialogues ramènent de manière assez systématique le moindre problème au premier plan, ne laissant que très peu de place à l’ambiguïté, au mystère. En ce sens, ils corroborent sagement l’hypothèse induite par le récit : Gitti en dit trop, voudrait trop en savoir, quand Chris ne s’exprime pas assez. Malgré la bonne volonté et l’implication des deux acteurs, la sauce prend difficilement, simplement parce qu’ils peinent à trouver un point d’incarnation qui soit extérieur au dialogue.

Les conflits restent ainsi larvés à l’intérieur de la structure du ménage, jusqu’à l’apparition d’un couple d’amis de Chris, Hans (Hans-Jochen Wagner) et Sana (Nicole Marischka). Ils renvoient alors à Chris et Gitti une image agaçante du couple heureux, qui fait étalage de sa réussite comme étendard du bonheur à deux. On sent alors poindre une fausse bonne idée : en confrontant nos deux tourtereaux à cette image idyllique du couple, Maren Ade chercherait à susciter chez eux une certaine forme de jalousie, comme s’ils devaient être envieux de cette réussite, et ainsi faire rejaillir encore plus fortement les dysfonctionnements de leur union. Heureusement, le film est plus retors que cela. Premièrement, même si Hans et Sana semblent parfaitement heureux ensemble, Maren Ade pointe finement toutes les petites concessions et hypocrisies qui gangrènent leur relation et ce, à leur propre insu. Dans un second temps, là où il aurait été aisé et convenu de décrire une forme de tentation mimétique entre les deux couples (en gros, Chris et Gitti cherchant à reproduire la réussite des deux autres), le récit creuse un autre sillon, travaille plutôt sur les petits écarts entre les personnages et met intelligemment en scène la façon dont une personne (ou un couple) se construit une identité par rapport aux autres, en une chaine de réactions d’assimilation ou de rejet. La rencontre entre ces deux ménages créée finalement un miroir déformant dans lequel aucun d’entre eux ne se reconnaît, provoquant un réajustement des valeurs de chacun pour retrouver une image conforme à son rapport au monde. Birgit Minichmayr et Lars Eidinger trouvent dans cette deuxième partie du film un tempo adéquat, tout en chassé-croisé, où l’un et l’autre prennent successivement la place de dominant et dominé dans le couple. La durée des scènes et des plans, par ailleurs assez laborieuse durant la première heure du film, donne ici un espace salutaire à la confrontation, et créée un certain malaise en rapport avec les angoisses du couple. Et même si la fin ouverte du film sonne comme une petite déception, il faut saluer la ténacité d’une jeune réalisatrice à ne pas laisser filer son sujet entre ses doigts.

Annonces