Accueil > Actualité ciné > Critique > Fastlife mardi 15 juillet 2014

Critique Fastlife

Trop fastoche, par Benoît Smith

Fastlife

réalisé par Thomas Ngijol

Les vraies bonnes volontés sont trop rares, dans la comédie française actuelle, pour ne pas souligner les efforts des compères Thomas Ngijol et Fabrice Éboué. Transfuges du Jamel Comedy Club, ils se sont signalés par leur regard acide sur les vicissitudes de leur milieu télévisuel (on pense au faux making-of remarqué Inside Jamel Comedy Club), mais aussi par leur volonté, dans leur nouvelle carrière cinématographique, de mettre les pieds dans le plat d’un sujet qui fâche : la relation complexée de la société française à ses minorités ethniques, plus particulièrement la communauté noire. Malheureusement, les deux premiers longs métrages suscités par cette envie (Case départ sur l’esclavage, et Le Crocodile du Botswanga sur la « Françafrique ») trahissaient le souffle court qui l’animait. Une fois assurés que les griefs connus sur ces sujets feraient l’objet d’assauts satiriques féroces, ces films finissaient par se replier sur des facilités comiques qui coupaient court à l’incisivité et à la profondeur de la satire, quand ils ne marquaient pas carrément contre leur camp : ainsi la caricature de dictateur campée par Ngijol dans Le Crocodile du Botswanga, sous le prétexte de railler la France, l’Afrique et la Françafrique, avait-elle l’effet secondaire de conforter les clichés racistes – un comble.

Fastlife, première réalisation en solo de Ngijol (Éboué n’y fait qu’un caméo), ne rectifie pas vraiment le tir. Ngijol y campe un athlète dont le seul moment de gloire est d’avoir gagné, sept ans auparavant, une médaille d’argent aux Jeux Olympiques dans des circonstances pour le moins insolites. Depuis, il vivote dans une médiocrité crasse... tout en racontant à qui veut l’entendre qu’il va remonter la pente. Vivant en permanence dans le déni de réalité, de soi et des autres (à l’image de sa grosse Range Rover qu’il persiste à vouloir garer là où il ne le peut pas), tout en reflétant au passage les clichés français sur les Noirs aux yeux des Blancs et d’eux-mêmes (« vas-y, je suis africain, ne me prends pas la tête avec des plats compliqués ! »), le prénommé Franklin incarne à l’extrême le loser auto-satisfait, narcissique et en rejet total – et parfois violent – du monde. La première force de Fastlife est dans l’absence de concession par Ngijol réalisateur à l’antihéros campé par Ngijol acteur : il ne lui passe rien et tâche de tirer une énergie comique des frasques d’un individu peu sympathique et dont il ne cautionne jamais le comportement. Et puis, à la périphérie de ce personnage, il croque assez justement les moyens déployés par la société pour nourrir – et se nourrir de – ce type de comportement : les médias télé et web, mais surtout une peuplade de gens plus sociables que Franklin mais tout aussi enclins à se la raconter sur leur avenir, comme l’agent un peu pathétique de l’athlète (Julien Boisselier), ou encore cet éleveur de poulets accoutré comme Dick Rivers et passé de Mai 68 à la suffisance bourgeoise (ineffable Olivier Marchal).

Le spectacle de la lose

Ce qui convainc moins dans Fastlife est la posture adoptée par Ngijol comme réalisateur face à ce spectacle de la lose auto-centrée : une posture surplombante et d’une autorité trop facilement acquise. Une posture par défaut faute d’idées, sans doute. Car on sent que la satire pourrait aller plus loin, déborder des facéties individuelles pour explorer ailleurs, faire tache d’huile sur le tableau social ou approfondir vers l’inconscient des personnages. Or Ngijol réalisateur se dispense de tels efforts, il en reste aux effets de premier degré, féroces mais primaires, réitérant à l’envi le constat sur l’impasse où Franklin s’enfonce avec entrain. Le hic est que, tout en cherchant ainsi la facilité, il se met en position de maintenir ses personnages (Franklin en tête, mais aussi ses partenaires accrochés à leurs rêves de réussite) dans leur condition de losers auto-persuadés et condamnés à se prendre le mur de la réalité en pleine poire (voire plusieurs fois), sauf à les tirer de leurs mauvais pas par des tours de force du scénario (la jeune athlète que Franklin aurait mise enceinte, le passage au Cameroun). C’est dommage de voir l’énergie du comique se déployer à perte faute de travailler plus avant son matériau, jusqu’à se muer en quelque chose de moins sympathique.

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