Femmes au bord de la crise de nerfs
Femmes au bord de la crise de nerfs
    • Femmes au bord de la crise de nerfs
    • (Mujeres al Borde de un Ataque de Nervios)
    • Espagne
    •  - 
    • 1988
  • Réalisation : Pedro Almodóvar
  • Scénario : Pedro Almodóvar
  • Image : José Luis Alcaine
  • Montage : José Salcedo
  • Musique : Bernardo Bonezzi
  • Producteur(s) : Agustín Almodóvar
  • Interprétation : Carmen Maura (Pepa), Antonio Banderas (Carlos), Julieta Serrano (Lucía), María Barranco (Candela), Rossy de Palma (Marisa)
  • Durée : 1h28

Femmes au bord de la crise de nerfs

Mujeres al Borde de un Ataque de Nervios

réalisé par Pedro Almodóvar

Premier grand succès de Pedro Almodóvar en France (plus de 600 000 entrées), lauréat de cinq Goyas en Espagne, Femmes au bord de la crise de nerfs est en quelque sorte l’œuvre-somme des années 1980 du célèbre réalisateur espagnol, celle qui lui permit de rentrer dans la cour des grands. Débridé, coloré, un brin folklorique diraient ses détracteurs, le film marque aussi la fin d’une fructueuse collaboration avec Carmen Maura, actrice-fétiche qui ne reviendra qu’en 2006 dans Volver.

Enfant de la movida nourri aux telenovelas, Pedro Almodóvar a toujours revendiqué un goût pour l’artifice aux grosses ficelles et ne s’est jamais vraiment préoccupé de la vraisemblance de ses scénarios. Le désordre qui parcourt ses premiers films marque souvent le rejet d’un ordre bien-pensant et ses personnages – très typés, voire stéréotypés – sont à l’exact opposé d’un modèle de conformisme bourgeois hérité de quarante ans de franquisme. Femmes au bord de la crise de nerfs, réalisé en 1988, est une belle synthèse des motifs esthétiques et des thèmes qui ont jalonné la première décennie d’activité du réalisateur espagnol. Auréolé d’un succès qui dépasse largement les frontières ibériques, le film donne une idée plutôt précise de ce qu’est la recette d’Almodóvar (qui a atteint parfois sa propre limite, comme avec le récent Les Amants passagers), au point de nourrir une auto-parodie plutôt inattendue dans Étreintes brisées. Film-charnière d’une filmographie encore en devenir, Femmes au bord de la crise de nerfs marque surtout la fin d’une riche collaboration avec une actrice fétiche, Carmen Maura, que le réalisateur ne retrouve qu’en 2006 pour Volver, sans que l’on connaisse précisément les raisons de cet arrêt.

Après avoir joué les transsexuelles dans La Loi du désir, l’actrice au tempérament volcanique endosse les habits de Pepa, jeune quadra connue en tant que doubleuse de films, accessoirement larguée par un amant peu scrupuleux. Bouleversée par cet abandon, elle enchaîne les actes irraisonnés et parfois lourds de conséquences, croisant au cours de sa tentative de reconquête une galerie de personnages féminins plus borderline les uns que les autres. D’ailleurs, le titre ne s’en cache pas : l’une des principales mécaniques du film repose sur une hystérie féminine collective, contrepoint des lâchetés des hommes dont elles se rendent dépendantes affectivement. Il serait tentant de faire de la sociologie de comptoir et de voir dans Femmes au bord de la crise de nerfs une vague misogynie basée sur une guerre des sexes menée au désavantage des héroïnes. S’il ne s’est jamais caché d’être un fétichiste des femmes (sa collaboration avec Penélope Cruz a d’ailleurs eu un effet amplificateur), Pedro Almodóvar est cependant bien trop travaillé par la question du genre et de ses frontières pour réduire ce film à un instantané des rapports hommes/femmes dans l’Espagne de la fin des années 1980. Le parti-pris du réalisateur est plutôt de jouer avec le stéréotype féminin tout droit sorti des séries télévisées, grossissant le trait de la vieille garce démoniaque, exagérant le libertinage inconscient d’une jeune mannequin suicidaire ou encore travaillant la figure de la vierge autoritaire (Rossy de Palma, dans le deuxième rôle de sa carrière naissante).

Comme dans La Loi du désir en 1987 puis dans La Mauvaise Éducation ou Étreintes brisées ces dernières années, la mise en abyme et le factice sont ici au centre du dispositif. D’ailleurs, Femmes au bord de la crise de nerfs s’ouvre sur la maquette d’un immeuble tandis que la voix-off de Carmen Maura annonce vivre dans cet endroit, nous projetant d’entrée de jeu dans un monde en parallèle de toute représentation réaliste. Il n’est peut-être plus question de théâtre (le projet étant librement inspiré de La Voix humaine de Jean Cocteau) mais Pepa n’est pas moins actrice de doublage et rejoue, au gré des événements personnels qu’elle traverse, un rôle aussi mythique que celui tenu par Joan Crawford dans Johnny Guitar de Nicholas Ray. Revisités, les dialogues originaux sont alors pourvus d’un double sens à effet grossissant, faisant du septième art un miroir déformant capable d’aspirer (ou de transcender) la réalité. Célébration du faux pour prêcher le vrai, le film ne s’encombre d’aucune justification sur la résolution de certains nœuds scénaristiques (des policiers endormis aux somnifères, une jeune femme complice d’un attentat chiite, etc.) et préfère repeindre la réalité de couleurs prononcées mais toujours signifiantes (le jaune pour la passion, le rouge pour la mort). Femmes au bord de la crise de nerfs n’est peut-être pas le plus abouti des films d’Almodóvar (le tournant des années 1990 sera synonyme d’un équilibre plus poussé entre mélodrame et comédie) mais sa ressortie en salles est l’occasion de redécouvrir le pan d’une filmographie d’un réalisateur qui a mis quelques années à être réellement pris au sérieux.