Accueil > Actualité ciné > Critique > Fille ou garçon, mon sexe n’est pas mon genre mardi 1er mars 2016

Critique Fille ou garçon, mon sexe n'est pas mon genre

Quatre garçons dans le trans, par Estelle Bayon

Fille ou garçon, mon sexe n’est pas mon genre

réalisé par Valérie Mitteaux

Diffusé initialement en 2011 sur Arte, Fille ou garçon ressort en VOD sur le site de la chaine franco-allemande, ainsi que sur le grand écran parisien du Saint André des Arts. Une ressortie salutaire alors que, entre temps, la polémique sur la soi-disant « théorie du genre » a pris de l’ampleur, soutenues par les sentinelles d’un ordre moral hétéronormé (Christine Boutin, Michel Onfray, Valérie Pécresse & Co.). On se souvient, en 2014, de la controverse déclenchée par le dispositif scolaire « ABCD de l’égalité » visant à lutter contre les inégalités hommes/femmes, puis, quelques mois plus tard, de la croisade de Civitas, groupe catholique intégriste, contre la diffusion du formidable Tomboy (réalisé par Céline Sciamma) sur Arte, film intégré en 2012 au programme « École et cinéma ».

Mais depuis, aussi, la transidentité a gagné un peu de terrain, au cinéma, (notamment dans des productions mainstream), et surtout à la télévision. Depuis 2011, nous avons pu voir Laurence Anyways, Bambi, Tangerine, The Danish Girl, et Orange Is the New Black, Transparent, Sense8, Hit & Miss, ainsi que Paris, série française diffusée sur Arte. Si les archétypes trans perdurent dans certains récits et flirtent parfois avec la caricature (on pense à Rayon, jouée par Jared Leto dans Dallas Buyers Club), si les polémiques accompagnent souvent les sorties de ces films (la principale étant de donner ce type de rôle à des hommes cisgenres), si les personnages semblent être devenus les nouvelles performances à récompenses (Emmy, Oscar), il faut reconnaître que le nombre croissant de ces films, et plus particulièrement de ces séries, maintiennent dans le débat social la question de la visibilité transidentitaire et de la nécessité d’apporter de véritables modèles d’identification. Cependant, force est de constater que ces films vont tous dans le même sens, celui des femmes transsexuelles. En donnant la parole à quatre trans FtoM (Female to Male), ayant fait le choix de vivre en hommes, le salvateur documentaire de Valérie Mitteaux répare cette injuste invisibilité.

Se raconter

La réalisatrice est partie à la rencontre de quatre personnes qui ont fait le choix de passer du féminin au masculin, de s’extraire des carcans du genre imposés par leur sexe de naissance : Kaleb à Paris, Rocco à New York, Miguel à Barcelone et Lynn à San Francisco. Certains ont transitionné médicalement, comme Rocco, il y a dix ans ; d’autres n’ont jamais suivi de traitement hormonal comme Lynn qui ne possède pas non plus les 8000 dollars nécessaires à une mastectomie. Ces quatre expériences différentes de la transidentité l’extirpent déjà des stéréotypes qui voudraient la cataloguer et disent d’emblée qu’elle ne peut se résumer en quelques critères communs. Il y a autant de trans que de personnes, et c’est bien elles que veut filmer Mitteaux en rendant la parole à ceux qui sont trop souvent parlés, théorisés, (in)validés par les psys, re-présentés par d’autres (des cisgenres par exemple) au risque des amalgames et des raccourcis. En filmant tour à tour Kaleb, Miguel, Rocco et Lynn en plans rapprochés où la parole se libère, la réalisatrice opte pour un sobre dispositif à mille lieues d’une esthétique queer, donne des visages et des mots à des expériences de genre qui sont avant tout personnelles. Ainsi, sans transformation physique, il faut croire Lynn sur parole, lorsqu’il demande d’utiliser le pronom masculin à son égard. Car les mots sont importants ; ils définissent les normes autant qu’ils contribuent à les perturber, ils déterminent l’identité de genre.

Au-delà de cette différence de parcours, leurs similarités partagées contribuent à définir une transidentité. Chacun raconte le combat de tous les jours pour devenir soi-même ; si cette injonction publicitaire, dans nos sociétés de consommation, tend principalement à conformer les individus aux normes – de pouvoir, de séduction –, elle se fait davantage ici aphorisme en lutte contre le dogmatisme. Cette bataille n’est toutefois jamais dramatisée, malgré les difficultés et les humiliations racontées au fil des anecdotes, notamment par Kaleb qui rappelle l’odieuse obligation de stérilisation à subir pour pouvoir changer d’état civil. La joie de ces personnes, l’humour de Lynn sur ses stages en Charm School imposés par ses parents dans sa jeunesse pour forcer sa féminité, leur fierté à exister, manifestent le désir de la cinéaste d’extraire les trans des représentations souvent sombres et freaky qui furent – et sont encore – le lot des LGBT.

Masculin Féminin

Par delà les dissemblances générationnelles, culturelles, géographiques, un autre point commun traverse les quatre témoignages : la volonté, non pas d’être un homme, mais de ne pas être une femme, et donc l’affirmation d’une véritable identité trans, l’exploration d’un territoire transversal franchissant les frontières. Cette contrée, c’est celle d’une autre masculinité, qui s’interroge sur elle-même et perturbe la posture privilégiée du masculin, trop rarement remise en question. Miguel essaye d’occuper ce nouvel endroit de la masculinité qui dérange, ouverte à la fragilité et à l’émotion, détachée du marquage social qui, rappelle-t-il, ne concerne pas que les trans, mais également, « les moches, les gros » – et on aurait envie d’ajouter toutes ces « looseuses de la féminité » du King Kong Théorie de Virginie Despentes – soit tous ces gens qui n’entrent pas dans la norme, déterminée en premier lieu par la séduction hétéro. Lynn reconnaît avoir plus de compassion pour les femmes, conscient de l’oppression qu’elles subissent. Rocco se dit perturbé d’acquérir soudainement les privilèges du masculin et s’inquiète des connivences sexistes avec les hommes cisgenres qui, jamais, n’interrogent leur situation favorisée. Kaleb se définit avant tout comme un trans plutôt que comme un homme et participe à des ateliers drag kings pour apprivoiser sa masculinité.

Car le genre, dit-il est un grand jeu, une performance. Judith Butler, auteure de Trouble de le genre, affirmait qu’il n’y a pas d’homme et de femme, mais uniquement des performances féminines, masculines, transgenres, lesquelles ne doivent pas être entendues comme un jeu théâtral mais comme une performativité que seule l’itération de gestes, de postures, de comportements rend « naturelle » – ce que n’avait pas vraiment saisi Bourdieu en réduisant le discours de Butler à un appel au happening individuel. Mais restons-en là pour la sociologie. S’il est tentant de ramener certains points du film aux propos de la grande prêtresse du genre, le film de Mitteaux a ce mérite de rester aux plus près des mots de Kaleb, Miguel, Rocco et Lynn, de ne pas les « valider » par un quelconque soutien scientifique. Ce qui nous porte, dit ce dernier, c’est un sol bien moins ferme qu’en apparence, quoique rigidifié par son intransigeant binarisme de genre. Les personnes transgenres et transsexuelles, par leur fluidité de genre, contribuent à défaire cette base qui se voudrait immuable.

Fille ou garçon est un geste politique de contestation du genre, où l’être trans est un état réflexif, un site de déconstruction des normes majoritaires mobilisé contre la norme dominante. La force de ce film est de parler à chacun, chacune, simplement, en abordant le sujet depuis les marges, en décentrant son point de vue sur la société pour en révéler les constructions et les oppressions qui en découlent.

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