Accueil > Actualité ciné > Critique > Fin de jour mardi 11 octobre 2016

Critique Fin de jour

© Arc en Ciel Films

Les chiens aboient, le cinéma ne passe pas, par Benoît Smith

Fin de jour

réalisé par Mansur Tural

En 2005, le réfugié politique kurde Mansur Tural a fondé en France la société Arc en Ciel Films. Sous cette bannière, il a produit et/ou distribué une petite poignée de films en défense de la culture kurde, notamment Là-bas il fait froid (réalisé par lui-même, sorti en 2008, franchement raté) et À travers la poussière (réalisé par Shawkat Amin Korki, sorti en 2009, un peu plus convaincant). Puis... Puis on n’a plus entendu parler de Mansur Tural, jusqu’à son présent retour pour nous livrer un film un peu étrange, entre documentaire « reconstitué » et fiction bricolée sur le réel, un nouvel essai hélas pas vraiment plus probant que les précédents.

Suivant les pas de l’intellectuel Xurşîd Mîrzengî, mais se mettant lui-même en scène à l’occasion (voire avec ses deux filles), Tural part à la rencontre d’autres Kurdes de la région parisienne, en quête de considérations sur l’histoire et la condition actuelle de ce peuple déraciné. Les entretiens sont joués plutôt qu’enregistrés, on distingue mal la matière vraiment documentaire de ce qui relève de l’invention (Tural habille son enquête sous une forme de conte philosophique), mais au fond, peu importe : ce n’est pas ce qui gêne le plus, et l’échec du film vient d’ailleurs. Quiconque a pu voir le catastrophique Là-bas il fait froid sera atterré de constater qu’en près de dix ans, l’appréhension par Tural du cinéma comme outil d’expression n’a pas progressé d’un iota. Entendons-nous bien : la précarité de la situation du peuple kurde est indéniablement révoltante, mais à ce jour le travail de Tural ne rend absolument pas service au témoignage de la souffrance collective, trop occupé à brosser celle-ci dans le sens du poil.

Palabres entre les tombes

Fin de jour, comme Là-bas il fait froid, a tout du film « fait maison » avec les moyens du bord, mais leur vrai et fondamental handicap est de n’être portés par aucun regard de cinéaste, sinon une grossière posture prophétique chargée d’une grotesque pacotille de forme et de fond. À chaque scène où Mîrzengî reste seul dans sa maison avec ses souvenirs et ses craintes pour l’avenir (le sien et celui des siens), Tural déclenche la même batterie de signes audiovisuels à la grandiloquence dérisoire, ne valant que pour leur valeur d’allégories alarmistes usées à force de répétition : les éclairs zèbrent le ciel, les chiens aboient, la caméra fixe et re-fixe le pauvre homme en contre-plongée (il ne manque que les croassements des corbeaux, présents dans l’autre film)... La moindre visite d’un cimetière réveille une propension morbide à s’attarder sur autant de pierres tombales que possible, comme si c’était la seule manière de célébrer la mémoire des disparus (en passant, la caméra s’attarde sur la tombe de Yılmaz Güney, le « saint patron » des cinéastes kurdes, comme en cruel besoin de ce patronage).

Et le discours que Tural entend porter à l’écran n’incite nullement à pardonner les égarements de la mise en scène, tant le fond et la forme s’avèrent à l’unisson. Les échanges (sincères ou joués, au ton direct ou enrôlé de préciosité prétendant à la poésie) avec d’autres exilés retombent invariablement dans la même tautologie de la douleur et de la menace permanente – mais aussi, plus embarrassant, de l’amalgame douteux. Car Tural prétend rendre son propos universel en tendant la main à Paris, la ville d’asile. Avec le plus grand sérieux, il part (dans un long passage avec ses filles) invoquer l’esprit de rébellion du 14 juillet 1789 pour justifier la mentalité de combat des Kurdes, avant de laisser les dialogues tracer des parallèles plus que hasardeux entre attentats parisiens (l’assassinat de trois militantes du PKK en 2013, et les attaques terroristes islamistes de 2015) pour en tirer et répéter ad nauseam des banalités de bonne conscience déjà éculées et inopérantes (les tueurs islamistes ne représentent pas l’islam, ils sont la lie de l’humanité, etc.). Une telle complaisance à prétendre élargir n’importe comment la portée de son propos laisse à la fin penser que Tural mène une quête désespérée : celle d’arguments pour convaincre un reste du monde manifestement sourd et aveugle que la tragédie kurde nous concerne tous. Mais quand le plaidoyer devient une récupération aussi lamentable, comment la cause peut-elle espérer être entendue ?

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