Accueil > Actualité ciné > Critique > Fleurs du mal mardi 7 février 2012

Critique Fleurs du mal

Révoltweet, par Antoine Oury

Fleurs du mal

réalisé par David Dusa

Comment Internet redéfinit-il notre vision de la géopolitique contemporaine ? En abordant la question par le biais de la distance (une Iranienne assiste à la révolution dans son pays depuis la France), David Dusa réalise un premier film audacieux et éclairé, qui réussit à s’approprier les vidéos amateurs sans les trahir.

Pour un film qui se fonde sur l’importance d’Internet et des réseaux sociaux dans l’exercice démocratique contemporain, Fleurs du mal est plutôt avare en personnages : Anahita (Alice Belaïdi) et Rachid (Rachid Youcef). Ils ne seront que deux, membres de cette génération qu’on appelle 2.0 : lui découvre l’Iran au grand hasard d’une recherche Google, se contentant d’une information pêchée sur Internet. Elle, connectée au monde, abonnée aux « What’s new ? » twitteresques de ses amis restés en Iran, est anxieuse devant YouTube et sa puissance immersive. Elle suit le flux pour combler la distance avec ses compatriotes engagées dans une « vague verte » de résistance à Mahmoud Ahmadinejad, président sortant réélu frauduleusement en 2009 à la tête d’une République islamiste.

Le réseau connecté et mondial réduit-il les distances ? Anahita, exilée par un privilège qui l’empoisonne (ce sont ses parents qui lui payent un refuge à Paris), fait la douloureuse expérience, qui frise la torture, de l’information perpétuelle. Impuissante, débordée par des images qu’elle ne peut plus déchiffrer, la jeune femme est d’abord rétive à ce pays si différent : le fil d’information étrangle l’intériorité. Elle rencontrera Rachid, un corps à l’énergie débordante qui virevolte dans chaque plan, faisant de tout déplacement une vidéo « likeable » en puissance et d’un supermarché un terrain de jeu coloré : il y avait longtemps qu’on n’avait vu un lieu si transfiguré par le cinéma. Il sera son guide dans l’apprentissage d’un espace public modulable à l’envi. Très vite, ils s’amuseront d’une liberté partagée vis-à-vis des préceptes de l’islam, leur religion commune.

Mais l’Iranienne a des rechutes : l’image cinématographique est alors contaminée par une esthétique marquée par la captation à l’arraché et le visionnage en streaming. Les couleurs bavent et les sons se déforment tandis que le regard est marqué, irrémédiablement, par cette singulière façon de rendre compte. En mêlant le traitement propre aux images amateurs à l’écriture scénaristique (réduite au minimum : une histoire d’amour), David Dusa parvient à établir un dialogue inédit entre le rectangle de YouTube et celui du grand écran, alimentant l’image cinématographique d’une nouvelle façon de s’informer, certes, mais surtout de regarder et de percevoir. C’est ce qui frappe dans Fleurs du mal : sa façon d’embrasser une culture qui fait le grand écart entre Baudelaire, des chants traditionnels iraniens et Mr Oizo ; tout cela en s’appuyant sur une économie de moyens assez incroyable. David Dusa atteint finalement son objectif en suivant le paradigme des révolutionnaires : faire sienne une vision collective.

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